49 – Comment sortir d’une situation présentant des tendances sectaires ?

*

Réponse d’Olivier Courmes

Nous nous permettons tout d’abord de conseiller à celui ou celle qui se pose cette question de remercier son Seigneur de lui avoir permis de la poser : c’est en effet une grâce providentielle que de prendre déjà conscience, plus ou moins confusément, que « quelque chose ne va pas » et d’être attentif à ce qui, en soi, persiste à témoigner de sa recherche de ce qui est authentique. Cette voix intérieure, même lorsqu’elle semble faible, est le reflet de la présence persistante, en soi-même, d’une guidée véritable qui permet, avec l’aide d’Allah, de distinguer « le bon grain de l’ivraie », c’est-à-dire le vrai du faux.

L’un des points qu’il nous semble nécessaire de rappeler avant tout est que le Taçawwuf islamique (soufisme) n’est pas une secte mais la partie la plus intérieure et la plus élevée de l’Islam. Son caractère relativement restreint et en quelque sorte réservé n’est pas le fait de conventions extérieures et superficielles mais le reflet de sa nature même et de l’existence ou de l’absence de qualification ou d’aptitude à envisager et réaliser des aspects supérieurs de la religion.

Comme entrer en Islam n’implique pas d’entrer dans une Tarîqah, entrer dans une Tarîqah n’est pas entrer dans une secte (car les turûq régulières sont pour la plupart exemptes de déviations sectaires), pas plus que sortir d’une situation sectaire se développant au sein d’une branche d’une Tarîqah n’implique nécessairement de sortir de la Tarîqah concernée (car il existe des situations particulières ou « locales » (zawyah) qui ne concernent heureusement pas l’ensemble de la Tarîqah) ni sortir de l’Islam pour autant.

Si l’on représente en effet symboliquement les trois parties (ajzâ‘, selon l’appellation de l’imâm Zarrûq dans ses Qawâ’id) de la religion par un cône comprenant trois étages, la partie la plus haute (ihsân) est aussi la plus intérieure, et donc la plus réduite ; mais celui qui y accède évolue toujours à l’intérieur du domaine délimité par les deux parties les plus inférieures (imân, islâm), comme celui qui en sort, ou qui reste à l’intérieur en changeant de méthode ; et ces constatations sont évidemment identiques si l’on change de point de vue en observant le cône par au-dessus, puisque la figure à considérer est alors celle de trois cercles concentriques.

La religion étant ainsi considérée comme un tout cohérent comportant de parties hiérarchisées et interdépendantes, les tendances sectaires peuvent affecter chacune d’elles, ou plusieurs, à des degrés différents selon qu’il s’agit des pratiques extérieures obligatoires (islâm), des fondements de la foi (îmân) ou des règles initiatiques essentielles (ihsân).

Les professionnels (laïcs) de l’étude des sectes ne s’y trompent d’ailleurs pas dans l’établissement de leurs critères et de leurs listes ; voici leur définition de la dérive sectaire :

« Il s’agit d’un dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion qui porte atteinte à l’ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l’intégrité des personnes. Elle se caractérise par la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, quelle que soit sa nature ou son activité, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou pour la société. »

7 août 2015 – V2

Après avoir souligné qu’il existe certainement une nuance importante à observer entre une réelle dérive sectaire avérée et une tendance plus ou moins développée, précisons maintenant que le cadre religieux islamique tout entier, en faisant évidemment intervenir des critères supplémentaires d’orthodoxie doctrinale et de régularité dans le domaine des pratiques (intéressant ainsi les trois parties du dîn que sont islâm, îmân et ihsân), contribue à protéger de la survenue réelle de sectes proprement dites, sous le contrôle et l’autorité des autorités exotériques et ésotériques qui assurent leur rôles complémentaires quand elles sont elles-mêmes présentes et régulières, c’est-à-dire quand elles ne s’imposent pas à coups de pétrodollars.

Comme on peut déjà le penser à juste titre, c’est un ensemble de critères qu’il convient souvent d’apprécier ; et s’il est vrai qu’il est certainement préférable d’opérer au plus tôt l’examen nécessaire de ce qui garantit le meilleur, il arrive trop souvent que la prise de conscience soit relativement tardive. On observe et on ressent plus ou moins directement différents aspects discordants et dis-harmoniques qui remettent en cause l’engagement que l’on a pu prendre, quel qu’il ait été.

Le constat révèle alors un paradoxe. Quand aucune contrainte n’a réellement été exercée au départ (ce qui est bien heureusement le cas habituel), rien de ce qui s’est établi n’aurait pu l’être sans que l’intéressé n’en ait lui-même donné l’autorisation ou la concession. La cause est en soi-même. Le paradoxe est d’autant plus difficile à accepter et à remettre en cause que les différentes concessions sont anciennes et nombreuses.

*

par le 5 août 2015, mis à jour le 23 août 2015