« Celui qui reste à demeure avec une excuse est comme celui qui est parti » – Cheikh Ahmad Ridwân

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basmalah hamdalah MZI

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كان الشيخ أحمد رضوان إذا رأى الحجيج هام قلبه وزاد وجده قائلا

Lorsque le Cheikh Ahmad Ridwân voyait les pèlerins [sur le départ pour le Grand pèlerinage (hajj)] son coeur s’emplissait de crainte et son état spirituel (wajdu-hu) augmentait, alors il déclamait :

يا سائرين إلى البيت العتيق
سرتم جسوما وسرنا نحن أرواحا

« Ô Marcheurs (sâ’irîn) vers la Maison antique
Vous marchez avec vos corps (jusûman) lorsque nous marchons avec nos esprits (arwâhan)  ((Le plus haut degré de réalisation de cette marche en esprit, correspond à la « parole que la tradition islamique met dans la bouche des awliyâ : « Nos corps sont nos esprits, et nos esprits sont nos corps » (ajsâmnâ arwâhnâ, wa arwâhnâ ajsâmnâ), indiquant par là non seulement que tous les éléments de l’être sont complètement unifiés dans l’« Identité Suprême », mais aussi que le « caché » est alors devenu l’« apparent » et inversement » (René Guénon, « L’Esprit est il dans le corps ou le corps est-il dans l’Esprit?  » repris dans Initiation et réalisation spirituelle). Comme nous le verrons dans notre commentaire ci-dessous, il y a lieu d’envisager certaines modalités moins élevées de participation spirituelle bien que tout à fait réelles et importantes, dans leur ordre.))

إنا أقمنا على عذر وقد رحلوا

ومن أقام على عذر كمن رحلا

En vérité, nous restons à demeure avec une excuse (‘alâ ‘udhrin) alors qu’ils sont déjà partis (rahilû)
Certes, celui qui reste à demeure avec une excuse est comme celui qui est parti 1.

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V3 – 6 octobre 2015

Commentaire

(sur la « présence » de l’absent)

On connaît dans le Coran (s. 9, 81 et suiv.) et la tradition prophétique, l’exemple de ceux restés en arrière à l’occasion de la bataille de Tabûk ; parmi eux se trouvaient les hypocrites dont le Prophète ﷺ accepta les excuses formelles ainsi que trois compagnons qui n’avaient pas d’excuses valables à lui présenter et se refusèrent à lui mentir – qui furent ensuite mis en quarantaine puis pardonnés par Allah – et enfin ceux qui avaient été retenus du fait d’une excuse valable et à propos desquels le Prophète ﷺ déclara lors de son retour de Tabuk, d’après Al-Bukhârî :

« Il y a des gens restés à Médine, qui, sur chaque route de montagne, dans chaque vallée que nous avons traversées, étaient malgré tout avec vous (ma’a-kum). Ils ont seulement été retenus du fait d’une excuse [valable] (‘udhr). »

Selon une autre version, d’après Abû Dâwûd :

« Certes, vous avez laissé à Médine des gens qui n’ont manqué aucune route sur laquelle vous avez marché (mâ sartum mayssaran) , aucune dépense que vous avez faite, aucune vallée que vous avez traversée ».

« Ô Messager d’Allah, dit-on, comment seraient-ils avec nous (ma’anâ) alors qu’ils sont restés à Médine ? »

« Leur compte est fonction de leur excuse (hassabahum al-‘udhr) »

Ces excuses sont détaillées dans ces versets (s.9,91-93) :

{ لَّيْسَ عَلَى ٱلضُّعَفَآءِ وَلاَ عَلَىٰ ٱلْمَرْضَىٰ وَلاَ عَلَى ٱلَّذِينَ لاَ يَجِدُونَ مَا يُنفِقُونَ حَرَجٌ إِذَا نَصَحُواْ لِلَّهِ وَرَسُولِهِ مَا عَلَى ٱلْمُحْسِنِينَ مِن سَبِيلٍ وَٱللَّهُ غَفُورٌ رَّحِيمٌ } * { وَلاَ عَلَى ٱلَّذِينَ إِذَا مَآ أَتَوْكَ لِتَحْمِلَهُمْ قُلْتَ لاَ أَجِدُ مَآ أَحْمِلُكُمْ عَلَيْهِ تَوَلَّوْا وَّأَعْيُنُهُمْ تَفِيضُ مِنَ ٱلدَّمْعِ حَزَناً أَلاَّ يَجِدُواْ مَا يُنْفِقُونَ } * { إِنَّمَا ٱلسَّبِيلُ عَلَى ٱلَّذِينَ يَسْتَأْذِنُونَكَ وَهُمْ أَغْنِيَآءُ رَضُواْ بِأَن يَكُونُواْ مَعَ ٱلْخَوَالِفِ وَطَبَعَ ٱللَّهُ عَلَىٰ قُلُوبِهِمْ فَهُمْ لاَ يَعْلَمُونَ }

« Nulle faute n’est à imputer aux faibles, aux malades, à ceux qui se trouvent sans ressources s’ils sont loyaux envers Allah et Son Envoyé ; on ne saurait s’en prendre à des hommes de bien – Allah est Pardonneur, Clément, ni à ceux qui sont venus à toi pour que tu leur fournisses une monture, auxquels tu as dit : « Je ne trouve aucune monture à vous donner  » et qui sont repartis, les yeux débordants de larmes, tristes de n’avoir rien trouvé qu’ils puissent dépenser [dans le sentier d’Allah].

Mais il y a lieu de blâmer ceux qui te demandent d’être exemptés [du combat] alors qu’ils sont riches. Ce qu’ils souhaitent, c’est demeurer avec ceux qui sont à l’arrière. Dieu a imprimé un sceau sur leurs cœurs en sorte qu’ils ne savent pas 2  » .

On notera ici que les empêchements relatifs ici à la petite guerre sainte (al-jihâd al-asghar) présentent une similitude importante avec ceux relatifs au Grand pèlerinage (hajj), en tant que pilier (rukn) obligatoire (fardh) de l’Islam, tels qu’ils sont détaillés dans les ouvrages de jurisprudence et évoqués, de manière allusive, dans le poème ci-dessus. De même, celui qui se soustrait au Grand pèlerinage obligatoire, alors qu’il a les moyens de l’accomplir, est durement blâmé :

« Allâh — Exalté et Glorifié soit-Il — dit : « Le serviteur à qui je donne la santé et l’aisance dans la vie et qui passe cinq ans sans venir vers moi est certes démuni »3 .

« Celui qui possède des vivres et une monture capable de l’emmener jusqu’à la Maison d’Allâh mais n’accomplit pas le pèlerinage peut aussi bien mourir en tant que Juif ou Chrétien » 4 .

Dans une perspective initiatique, on peut certainement se demander dans quelle mesure ces notions peuvent être transposées à la grande guerre sainte (al-jihâd al-akbar), c’est à dire celle de l’âme (jihâd en-nafs), tant sur un plan personnel que collectif.

A ce propos on ne peut qu’être frappé par la sévérité des termes employés par certains maîtres, à l’instar du Cheikh Mohammed Zakî Ibrâhîm dans la citation suivante, pour blâmer celui qui s’absente aux réunions spirituelles sans motif valable :

« Nous ne pouvons pas pardonner [tolérer, tassâmuh] l’absence à nos réunions sans excuse contraignante (‘udhr qâhir5 : l’absence non motivée pourrait entraîner un dépouillement, un rejet (tard) , une déformation  intérieure (maskh bâtinî) et la haine divine (maqt ilâhî) : «Et vous le comptiez comme insignifiant, alors qu’auprès d’Allah c’est énorme» . 6

وَتَحْسَبُونَهُ هَيِّنًا وَهُوَ عِنْدَ اللَّهِ عَظِيمٌ

Une telle prise de position est d’autant plus remarquable chez le Cheikh Mohammed Zakî al-Dîn qu’il est unanimement reconnu pour sa souplesse, sa bienveillance et sa miséricorde, éléments essentiels de la méthode d’éducation « mohammédienne » qui le caractérisait.

Le verset rappelé par le Cheikh insiste quant à lui, en écho à un des ahâdith précités, sur la notion de « compte » (racine ha-sa-ba) qui est à la base de la pratique bien établie traditionnellement de se demander des comptes (muhâsabah) à soi-même avant que cela ne soit fait par son Seigneur – Exalté soit-Il 7 :

وَإِن تُبْدُواْ مَا فِي أَنفُسِكُمْ أَوْ تُخْفُوهُ يُحَاسِبْكُم بِهِ الله فَيَغْفِرُ لِمَن يَشَاء وَيُعَذِّبُ مَن يَشَاء وَالله عَلَى كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ

Que vous fassiez voir ce qui est en vous ou que vous le cachiez, Dieu vous en demandera compte. Il pardonne ensuite à qui Il veut et Il punit qui Il veut. Dieu est puissant sur toute chose 8 .

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حَاسِبُوا أَنْفُسَكُمْ قَبْلَ أَنْ تُحَاسَبُوا

Demandez-vous des comptes avant qu’il ne vous soit demandé des comptes 9

Dans ces conditions, la présence de celui qui est absent « avec » (ma’a) ceux qui sont partis pour le pèlerinage, pour le jihâd extérieur ou pour une assemblée initiatique collective – et inversement – apparaît comme une conséquence de la présence des êtres « avec » leur Seigneur 10 ainsi qu’en témoigne l’anecdote suivante :

On raconte également qu’un homme […] fit le Grand pèlerinage (Hajj) et vit le Cheikh sur le lieu de circumambulation (mataf), auprès de la station Ibrâhîm, sur le trajet de la septuple course (sâ’î) et à ‘Arâfât. Lorsqu’il rentra, il demanda si le Cheikh était parti de son pays en son absence, pour réaliser le Pèlerinage. On lui répondit par la négative. Puis il se présenta au Cheikh, le salua et celui-ci lui demanda : « Qui as-tu vu d’entre les initiés (rijâl) durant ton voyage? » Il répondit : « Ô Seyyidî, je t’ai vu ». Le Cheikh sourit et dit : « L’initié véritable (ar-rajul al-kabîr) porte en lui le monde (yamlâ’ el-kawn) ; s’il invoque le Pôle en son sein, celui-ci lui répond » .

Pour finir rappelons que, dans le cadre du travail collectif, « si l’on compare l’effet de l’absence d’un membre sur la communauté à une « brèche » (ce qui est avéré dans la littérature du Taçawwuf), on peut simplement considérer que la demande d’excuse constitue en réalité une sorte de « colmatage » de celle-ci et que ce que l’on peut proprement appeler une « réparation » (dans tous les sens du terme), sans avoir la qualité du « matériau » initial, a au moins celle de combler le « défaut » en l’empêchant même parfois d’empirer » et nous nous permettrons d’ajouter que, dans ce cas, une telle « réparation » nous semble constituer la condition minimale et en même temps le support privilégié de la présence de « celui qui reste à demeure » avec ceux qui se réunissent physiquement, w’Allahu a’lam 11.

M.L.B.

Dhu-l-Hijjah 1436

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Articles connexes :

Deux poèmes sur le « Pélerinage des Coeurs (Hajj el-Qulûb) » – Cheikh Mohammed Zakî Al-Dîn / Cheikh Ibrâhîm Al-Khalîl

Commentaire de la règle 221 des Lawaqih – Participation aux rites collectifs – M.A.S.

ARTICLE THÉMATIQUE correspondant

GÉNÉRALITÉS SUR LE TRAVAIL COLLECTIF

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  1. Source []
  2. Trad. d’après J.-L. Michon. []
  3. Hadith rapporté par Ibn Hibbân et Al-Bayhaqî []
  4. Hadith rapporté par Tirmidhî et Al-Bayhaqî. []
  5. A propos des séances de commémoration annuelles, on trouve même la mention d’excuse légale (‘udhr char’î). [M.L.B.] []
  6. Cinquième « pacte (‘ahd) mineur » – On se reportera utilement au commentaire éclairant de Mohammed Abd es-Salâm sur l’ensemble de ce pacte. []
  7. Il faudrait une autre occasion pour étudier en détail le lien « technique » existant entre la « demande de compte », les « pleurs » (dam‘) du verset supra. et la « demande d’excuse » que nous évoquerons plus loin. Notons pour l’instant que tout cela se rapporte à la continuité nécessaire entre l’état intérieur et extérieur du murîd sincère. []
  8. Coran (s.2 ; v. 284). Trad. d’après J.-L. Michon. []
  9. Parole généralement attribuée à Seyyidnâ ‘Omar, parfois présentée comme un hadith, w’Allahu a’lam. []
  10. Il existe d’ailleurs une station spirituelle appelée « ma’iyyah » dans certaines terminologies techniques du taçawwuf. Sur un plan personnel, c’est dans la pratique de la rabitah ruhiyyah, et notamment dans certaines de ses formes les plus développées, qu’on pourra trouver les correspondances les plus directes avec ce que nous évoquons ici : « relie ton cœur à celui de tes frères d’Orient et d’Occident, ceux que tu connais et ceux que tu ne connais pas, et lie ton esprit à l’ensemble de leurs esprits. Imagine que tu es avec eux dans un cercle (halqah) universel (jâmi’ah), spirituel (ruhiyyah) et « cardiaque » (qalbiyyah), devant le Prophète ﷺ avec le Maître et les Imâms (A’immah) de la Voie, tous dans la Présence de l’Intimité divine, Allah répandant sur vous la Lumière et l’Assistance spirituelle (madad) ». On pense ici également à la sagesse : « Les frères sont un Esprit unique dans des corps multiples« . []
  11. Cette « réparation » peut également être mise en rapport avec les notions relatives à la « force collective » évoquée par Guénon dans les Aperçus sur l’initiation (Chap. sur « La prière et l’incantation ») et dans l’article « Influences spirituelles et égrégores » (repris dans Initiation et réalisation spirituelle). Selon l’auteur, cette force, d’ordre psychique constitue en quelque sorte l’ « âme » de la collectivité (et non l’Esprit) et offre certains aspects protecteurs vis-à-vis des « attaques » extérieures. Dans tous les cas, cette « force collective » ne doit pas être confondue avec l’influence spirituelle sous l’égide de laquelle doit être réalisé le travail initiatique ; il serait cependant dangereux de ne pas tenir compte de ces aspects d’ordre secondaire sous peine de voir l’adversaire s’infiltrer dans le travail et d’en compromettre le résultat normal. A ce propos, le Cheikh Zakî al-Dîn enseignait que la fraternité spirituelle véritable « comble les brèches » (yurtaqqu-l-futûq), expression difficile à traduire que nous expliquions de la manière suivante :  le terme « futûq » renvoie à l’idée de déchirement (d’un tissu) ou de fissure (dans un mur) et la racine du verbe employé « raqqa » signifie littéralement « élever par degrés »  ; il s’agit selon nous de compenser certains « manques » existants dans la fraternité en vue d’en assurer l’« homogénéité », « élevant » ainsi l’ensemble de la fraternité à un degré de perfection supérieur. []

par le 25 septembre 2015, mis à jour le 9 octobre 2015

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