Classification des Maîtres spirituels et des modes d’enseignement selon un commentaire du précis (matn) d’Ibn ‘Âchir – M.A.S.

Malgré le caractère relativement tardif du présent exemple, il est bon d’avoir à l’esprit ce qu’a pu désigner l’appellation de Cheikh tarbiyah à travers les âges en rapport avec d’autres fonctions initiatiques : ce degré n’est certainement pas des moindres, bien des responsables réguliers méritant ainsi totalement l’appellation de  « Cheikh » ne sont pas pour autant des Maîtres éducateurs, même lorsqu’ils sont capables de faire plus que de transmettre uniquement l’influence spirituelle lors du rattachement. Il y a donc lieu de considérer que l’affirmation de la disparition ou de la raréfaction des Maîtres éducateurs concerne, en général et suivant les classifications, une partie élevée de la hiérarchie des responsables de turûq, ce qui est tout à fait conforme au processus même de dégénérescence cyclique, celui-ci s’effectuant, rappelons-le, du haut vers le bas, c’est-à-dire par une disparition des possibilités les meilleures au profit de l’apparition et du développement de celles-ci qui sont de moins en moins bonnes.

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« Les Maîtres spirituels se répartissent en cinq catégories :

  1. Le Maître de direction spirituelle (cheikh irchâd) qui est le savant (‘âlim), celui qui réalise (‘âmil) et qui cherche (qâsid) la Face d’Allah
  2. Le Maître d’éducation (cheikh tarbiyah), emprunt de la vue introspective (baçîrah), d’expérimentation (tajarrubah) et de connaissance obtenue par la mise en oeuvre effective (bi-‘ilm el-mu’âmalah)
  3. Le Maître d’élévation spirituelle est celui qui est doué de vue introspective (…) , dont la lumière est totale et l’aspiration est élevée sous le rapport qu’il dispense par le regard celui qui est disposé à cela
  4. Le Maître el-harfiyah, connaissant le Nom Suprême (…)
  5. Le Maître totalisateur (cheikh el-jâmi’) qui rassemble les degrés précédents. »

6 mars – V2

Pour conclure cette première approche du sujet, on comprend rapidement, à la lecture d’une telle classification hiérarchique, que la déclaration de la présence ou de l’absence d’un Cheikh tarbiyah (par exemple) n’a pas la même conséquence que celle qui concernerait le Cheikh el-harfiyah ; il y a donc tout intérêt à bien s’enquérir de ce dont on parle lorsque l’on entend telle déclaration de ce genre ou quand, soi-même, on a à prendre en considération ce genre d’aspect dans le cadre d’un sulûk éventuel : pour reprendre ce qui a été présenté plus haut, il n’est peut être pas tout à fait égal de prendre un pacte initiatique avec quelqu’un qui est « simplement » Cheikh irchâd alors que l’on pense soi-même qu’il s’agit d’un Cheikh kâmil. Réciproquement, est-il égal de faire croire ou de laisser croire à son disciple ou à un prétendant au pacte initiatique de sulûk que l’on est soi-même un Cheikh kâmil alors que l’on n’est simplement Cheikh irchâd, ou même pas, en réalité ?

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Dans le même chapitre, suit un passage dont le contenu est identique pour le fond avec celui d’un exposé du Cheikh Mohammed el-Hâchimî (1961) et qui détaille les possibilités d’irchâd en six sortes, notamment lorsque que le Cheikh nâçih (Maître de « bon conseil ») fait défaut, en considération de l’appauvrissement dont se fait écho l’auteur de manière générale en son temps et particulièrement au Maghreb ; en voici un résumé :

  1. Il est toujours préférable pour le murîd de chercher un Maître de « bon conseil », capable de montrer au disciple les défauts dont il ne peut prendre conscience seul.
  2. En cas d’impossibilité de trouver un tel Maître, le murîd pourra tirer profit de la compagnie d’un frère pieux qui le conseillera de manière analogue.
  3. Quand une telle compagnie n’est pas possible, le murîd peut alors se mêler aux gens, si l’on entend par là ceux qui ne sont pas nécessairement ses amis et qui, en tant que tels lui feront plus facilement encore état de ses défauts que de ses qualités.
  4. Si un tel cas n’est pas réalisable, il est conseillé au murîd d’essayer de tirer profit de la lecture de livres généraux de Maîtres de la Voie tels qu’el-Muhâssabî ou Ghazâlî (acquisition de la science théorique).
  5. Existe encore l’assistance aux assemblées de science, de hadîth et de taçawwuf.
  6. A la suite directe de l’exposé de ces cinq modalités d’enseignement spirituels, l’auteur fait enfin une mention particulière, et comme détachée d’elles, d’une sixième qui est la pratique de la prière sur le Prophète -qu’Allah prie sur lui et le salue.

A titre d’illustration, voici ce qu’expose le cheikh Mohammed al-Hâchimî (décédé en 1961) dans son Echiquier des Gnostiques (Shatranj el-‘Arifin), traduit par Jean-Louis Michon (Editions Archè) :

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 « Pour le voyage, ô mon frère, il te faut le secours d’un shaykh vivant, gnostique, sincère, de bon conseil, possédant une science authentique, une intuition (dhawq-goût) sans mélange, une haute aspiration et un état spirituel agréé, ayant lui-même suivi la voie sous la direction de guides spirituels et reçu son éducation spirituelle (adab) de gens bien éduqués, connaissant les chemins, ceci pour qu’il te protège contre les périls de ta route, t’apprenne à te concentrer sur Dieu et à fuir ce qui n’est pas Lui, t’accompagne jusqu’à ce que tu parviennes à Dieu, t’apprenne à reconnaître les fautes auxquelles t’expose ton âme, te fasse connaître la Bonté (ihsan) de Dieu envers toi ; car lorsque tu Le connaîtras, tu L’aimeras, et lorsque tu L’aimeras tu Lui consacreras tes efforts. Si tu fais cet effort Il te conduira dans Sa Voie et te choisira pour te mettre en Sa Présence. Le Très-Haut a dit : «Ceux qui ont lutté pour Nous, Nous les conduisons sur nos chemins» (Coran, XXIX, 69). La compagnie d’un shaykh et son exemple sont obligatoires (wajib). La source de cette obligation est cette parole du Très-Haut : «Et suis le chemin de celui qui est revenu a Moi » (Coran, XXXI, 15), ainsi que cette autre parole : « Ô vous qui croyez, soyez pieux envers Dieu et soyez avec les sincères! » (IX, 120). C’est aussi une condition du shaykh qu’il ait reçu d’un maître parfait, doué d’une clairvoyance efficace, l’autorisation d’instruire ses semblables. On ne dit pas où se trouve celui qui possède ces qualités. Mais nous répétons ce qu’a dit l’auteur des Lata’if al-Minan (Les Subtilités des Bienfaits) :

« Tu ne manqueras pas de rencontrer des guides, mais tu manqueras peut-être de sincérité dans ta quête ; fais un effort sincère et tu trouveras un murshid ! ».

 En vérité le Secret divin est dans la sincérité de la quête : combien de merveilles ont été vues de Ses compagnons! Il est aussi dit dans Lata’if al-Minan : « Il te faut rendre exemple seulement sur un saint homme (wali) vers qui Dieu t’a conduit pour te faire connaître les grâces spéciales qu’il a déposées en lui, que Dieu a dépouillé à tes yeux de son aspect humain en te mettant en présence de ses grâces spéciales, à qui, de ce fait, tu as remis le soin de te guider et qui a parcouru en ta compagnie le sentier de la rectitude».

Après ce rappel assez classique dans la forme, voici le passage que nous visions :

« C’est le propre de l’aspirant (murid) que de chercher à connaître ses propres défauts. Cette préoccupation devient même son principal mobile d’action. Or, il lui est impossible de vraiment connaître par lui-même ses propres défauts (‘uyûb nafsihi) car l’homme ne se voit lui-même que par l’oeil de la perfection. Et, à supposer même qu’il trouve un défaut en son âme, il ne pourra pas s’en défaire par ses seuls moyens, ayant trop de pitié pour lui-même.

 1. Il lui faut donc quelqu’un qui l’assiste et le soigne, c’est-à-dire un shaykh. Car celui-ci est comme un médecin qui diagnostique les anomalies et les guérit.

2. Au cas où il n’aurait pas de shaykh pour le conseiller, qu’il prenne un frère vertueux (sâlih) et en fasse un compagnon qui veille sur ses états et ses actions ;

3. s’il ne trouve ni shaykh, ni frère, qu’il apprenne à connaître ses défauts auprès de ses ennemis. Comme l’ a dit Abû Hayyan:

 « Mes ennemis me font une faveur et je leur suis redevable. Le Miséricordieux ne m’a pas privé d’ennemis. Ils ont recherché mes points faibles, et j’ai pu m’ en écarter. Ils m’ont jeté des défis et j’ai accédé à de hautes fonctions».

 4. Ou encore, qu’il apprenne à connaître ses défauts par la fréquentation des hommes car, de cette façon, il prend conscience de leurs vices et s’en écarte intérieurement puisque « le croyant est le miroir du croyant »,

5. ou enfin, qu’il les connaisse par la lecture assidûe des ouvrages des soufis, comme ceux de Muhasibi, Ghazzali, Sha’rani. Le très savant Ibn Zakrî (m. 1144/1731) a dit dans son commentaire des Hikam : « Cette méthode est aujourd’hui plus utile et efficace parce qu’à notre époque les individus ne suivent plus les bons conseillers et n’acceptent pas leurs conseils ». Du même ordre que la lecture d’une utilité équivalente est l’assistance aux séances l’instruction sur l’exégèse coranique (tafsîr), le hadîth et le taçawwuf

 Ce sont là cinq moyens (de connaître ses propres défauts). Il en reste un sixième, à savoir : que celui qui ne trouve pas de shaykh pour l’instruire et le faire progresser s’adonne avec intensité à la prière sur le Prophète car elle l’instruira, le fera progresser, l’affinera et le mènera au but ; ainsi l’ont rapporté le Shaykh Zarrûq (m.899 /1493) sous l’autorité de son propre shaykh Abû al-‘Abbas al-Hadrami et le shaykh Sanûsi (1787-1859) sous l’autorité de plusieurs maîtres soufis »

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On retiendra pour l’instant de l’ensemble de ces données :

– d’une part qu’il existe des nuances importantes à prendre en considération pour ce qui est des capacités des Maîtres spirituels en fonction de leur degré de réalisation et,

– d’autre part, qu’il existe des possibilités substitutives régulières importantes à prendre également en considération, de l’avis même des Maîtres, lorsque le murîd ne trouve pas de Cheikh pour le conseiller (cheikh nâçîh).

Ces avis datant de plusieurs centaines d’années et étant largement publics, connus et acceptés dans les milieux concernés et qui en sont parfaitement instruits, ne serait-il pas temps qu’ils soient largement diffusés et compris de nos jours en Occident (surtout par les candidats à l’initiation qui les ignoreraient) et que l’on cesse définitivement, quel que soit son statut au sein du Taçawwuf, de faire, trop souvent, comme s’ils n’existaient pas ou comme s’ils exprimaient des positions faibles, voire irrégulières, tout en s’arque-boutant sur des positions dont on sait pourtant pertinemment aussi qu’elles sont pour la plupart d’entre elles dépassées, à de très rares exceptions près, puisque relatives à des conditions cycliques anciennes ?

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ARTICLES THEMATIQUES correspondants

LA PRIERE SUR LE PROPHETE ﷺ COMME MOYEN DE SULÛK en cas de raréfaction de Maître éducateur (Cheikh tarbiyah) – M.A.S.

GENERALITES SUR LE TASAWWUF

par le 6 décembre 2011, mis à jour le 9 juillet 2015

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