Comment se concentrer sur le Prophète Muhammad ﷺ – Ibrâhîm Gabriele Iungo

En collaboration avec le site italien abdannur.com dont nous remercions le responsable pour avoir permis cette publication1

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Muhammad – qu’Allah prie sur lui et le salue 2 .

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En Islam, le Prophète Muhammad (ﷺ) est le Guide et le modèle exemplaire que les croyants s’emploient à connaître et à suivre dans tous les aspects de leur existence. Il est le centre et la norme de leur vie (ﷺ), et l’intermédiaire (wasîla) grâce à qui se réalise leur lien avec le Créateur : la première partie de la double proclamation de foi islamique (« il n’y a d’autre dieu [digne d’être adoré] que Dieu ») – commune aux monothéismes et à l’esprit des traditions orthodoxes – ne se vérifie qu’au moyen de la seconde («Muhammad est l’envoyé de Dieu »), comme le confirme le Très-Haut (ﷻ):

 

قُلْ إِنْ كُنْتُمْ تُحِبُّونَ اللَّهَ فَاتَّبِعُونِي يُحْبِبْكُمُ اللَّهُ وَيَغْفِرْ لَكُمْ ذُنُوبَكُمْ

«Dis : “Si vous aimez Allâh, suivez-moi. Allâh vous aimera et pardonnera vos péchés”».

 

Le fait de cultiver et de mettre en valeur le lien avec l’Envoyé d’Allâh (ﷺ) constitue donc la clef de voûte de la relation du croyant avec Allâh (ﷻ), dont la douceur ne peut s’éprouver qu’en aimant «Allâh et Son Envoyé plus que toute autre chose».

À propos de l’approfondissement de son propre lien avec le Prophète (ﷺ), le Shaykh Sayyid Muhammad Abû l-Hudâ al-Yaqoubî (Qu’Allâh le protège et le soutienne) a dit :

Quatorze siècles écoulés depuis l’époque de l’Envoyé d’Allâh (ﷺ) devraient pousser notre cœur à éprouver le plus haut degré de nostalgie et de désir (shawq) à Son égard, au point d’en oublier toute autre chose, dès lors qu’il fut mentionné (ﷺ).

Imaginez donc que vous vous trouvez devant Lui – et si cela vous est trop difficile, imaginez qu’il vous voit. Ceci rentre en effet dans la catégorie de l’ihsân, qui linguistiquement signifie « perfection », et que le Prophète (ﷺ) mentionne dans le célèbre hadîth de Jibrîl – transmis par Sayyidunâ ‘Umar ibn al-Khattâb, et repris dans les ouvrages de Bukhârî et Muslim – en relation avec le plus haut niveau du rapport avec Dieu, qui réside dans le fait que «tu adores Allâh comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, il est certain qu’Il te voit» (أن تعبد الله كأنك تراه فإن لم تكن تراه فإنه يراك).

C’est là le principe fondamental de notre relation à Allâh (ﷻ) et le noyau de notre Tradition (Dîn), qui dépasse la [seule] croyance en les six piliers de la foi (imân), qui sont fermement enracinés dans notre cœur, et au [simple] accomplissement des cinq piliers de l’adoration (islâm).

Analogiquement, il y a dans notre relation avec l’Envoyé d’Allâh (ﷺ) divers degrés, dont le plus élevé est précisément l’ihsân – mener quelque chose jusqu’à la perfection et l’accomplir de la façon la plus concordante : tout comme il y a un ihsân dans notre rapport à Allâh (ﷻ), nous devons avoir un ihsân dans notre rapport avec l’Envoyé d’Allâh (ﷺ) 3.

De même, Shaykh Osman Topbaš a relaté ce qu’a dit Khwâja ‘Ubaydullâh Ahrâr:

L’injonction d’« être avec les sincères », contenue dans l’aya du noble Coran qui dit

«Ô vous qui croyez, craignez Allâh et soyez avec les sincères !» désigne une communion stable dans le temps. Une telle union, mentionnée de façon aussi catégorique, présente deux aspects : l’un matériel, l’autre spirituel.

Ainsi, si d’un point de vue physique « être avec » veut dire être présent dans l’assemblée des pieux avec un cœur tranquille, d’un point de vue spirituel cela consiste à garder vivants devant ses yeux les états spirituels [des pieux].

C’est là également le sens du dicton populaire turc «Yemen ’daki yanimda, yanimdaki Yemen ’de»: « Qui est au Yémen est ici à côté de moi, et qui est à côté de moi pourrait aussi être au Yémen », ce qui signifie que l’éloignement matériel n’empêche pas que s’établisse un lien spirituel fécond s’il est cultivé de façon adéquate, lien en l’absence duquel les bénéfices de la proximité matérielle peuvent même facilement être rendus vains. 4

Ce type de conscience des choses devrait être cultivé surtout dans le domaine des adorations, de façon à perfectionner et accomplir celles-ci avec la concentration nécessaire et la crainte révérencielle qui s’impose, ceci afin d’être ensuite étendu aux activités quotidiennes, du matin jusqu’au soir et du soir au matin. Voici par exemple ce que dit le Prophète (ﷺ) quand Il invite le croyant en prière à percevoir la Présence divine : «  En vérité son Seigneur se trouve entre lui et la direction de l’orientation rituelle» (إِنَّ رَبَّهُ بَيْنَهُ وَبَيْنَ الْقِبْلَةِ)».

On raconte qu’un Imâm d’entre les pieux Prédécesseurs (as-Salaf as-sâlih) comptait parmi ses étudiants un homme qui se dédiait particulièrement à la lecture du noble Coran, la parachevant souvent en un très bref laps de temps. Un jour, l’Imâm se tourna donc vers lui, en lui conseillant de lire ce soir-là le noble Coran –comme il en avait l’habitude– mais en imaginant que lui, l’Imâm, se tiendrait à côté de son pupitre ; le jour suivant, interrogé sur le nombre de pages qu’il avait lues, l’étudiant admit qu’il n’avait pas pu lire plus d’un juz’ – un trentième du Livre, quantité normale par un croyant ordinaire, mais plutôt dérisoire par rapport à son rythme habituel. L ’Imâm lui conseilla alors de répéter l’expérience, en imaginant cette fois que près de son pupitre se trouve l’Envoyé d’Allâh (ﷺ); le jour suivant, interrogé sur le nombre de pages qu’il avait lues, l’étudiant confessa qu’il n’avait même pas su terminer la Liminaire (Sûra al-Fâtihah) – d’une page seulement. L’Imâm lui conseilla donc de recommencer encore l’expérience, mais en imaginant maintenant se trouver devant Allâh (ﷻ): là, l’étudiant ne réussit pas même à terminer la lecture du premier verset.

Le Shaykh Sayyid Muhammad Abû l-Hudâ al-Yaqoubî (Qu’Allâh le protège et le soutienne) a offert certaines indications pratiques utiles afin de cultiver cette conscience et d’approfondir le lien spirituel avec la figure de l’Envoyé d’Allâh (ﷺ) :

Fermant les yeux, s’imaginer que le Prophète (ﷺ) se trouve devant soi. Afin de pouvoir en visualiser l’aspect, il faudrait en avoir étudié la description [rédigée en détail dans de nombreux ouvrages traditionnels] ; à défaut, on peut se remémorer certains éléments qui lui sont liés : par exemple, l’image de son noble tombeau, ou l’inscription de son nom et des quatre nobles lettres qui le constituent (محمد).

Fermant les yeux, imaginer se trouver devant lui et pouvoir le voir (ﷺ), en adoptant l’attitude (adab) qui convient à la très haute élévation de son rang (maqâm): ceci doit s’opérer au niveau du cœur, puisque l’organe fondamental par lequel se réalise l’adab qui convient est le cœur. Lorsque le cœur est empli d’adab et de révérence, tous les membres corporels obéissent par voie de conséquence.

Shaykh ‘Abd al-Karîm al-Jîlî (Qu’Allâh en sanctifie l’Esprit) a dit pareillement :

Afin de renforcer le lien avec le Prophète (ﷺ), on devrait constamment évoquer et visualiser mentalement son aspect – tel que dépeint en détail dans les recueils traditionnels consacrés à sa description – et faire un effort afin d’adopter le comportement le plus approprié, en montrant révérence et soumission, comme s’il était là. […] Ceux qui ont vu le Prophète (ﷺ) en songe, peuvent aussi se référer à cette vision onirique, afin d’en visualiser l’aspect. […] Comme autre possibilité, ceux qui ont visité son noble tombeau et découvert son noble Jardin (ar-Rawda, espace compris dans la Mosquée du Prophète à Médine) et la sublime coupole qui le recouvre, peuvent visualiser ces éléments chaque fois qu’ils invoquent son souvenir ou appellent des bénédictions sur lui (ﷺ), et adopter ainsi la juste attitude, comme s’il se trouvait physiquement présent en ce lieu béni […].

Le Shaykh continue, en invitant ensuite ceux qui ne seraient éventuellement pas en mesure de visualiser quelque chose qui se rapporte à l’Envoyé d’Allâh (ﷺ) à imaginer qu’Il soit malgré tout présent devant eux, de manière qu’ils puissent adopter l’attitude conforme et entendre les invocations de grâce en Sa faveur. Enfin il conclut par ces mots (Qu’Allâh en sanctifie l’Esprit) :

Honteux ceux qui invoquent Son souvenir ou des bénédictions sur Lui (ﷺ) quand leur cœur est empli d’autre chose [c’est-à-dire distrait ou privé de la concentration requise], car leur invocation sera alors comme un corps sans âme : tout acte de dévotion accompli par un serviteur revêt une forme vivante, s’il est accompli avec présence de cœur ; mais s’il est accompli avec nonchalance ou distraction par quelque chose d’autre, alors cet acte revêt une forme morte et sans vie. 5

La même indication fut enfin donnée par le Shaykh al-‘Arabî ad-Darqâwî (Qu’Allâh en sanctifie l’Esprit) en ce qui concerne la présence spirituelle dont il convient de se pénétrer chaque fois que sont invoquées les bénédictions divines sur le Prophète (ﷺ):

L’amant sincère (al-muhibb as-sâdiq) devrait être spirituellement présent et conscient lorsqu’il invoque bénédiction divine (salât) et protection (salâm) sur le Prophète (ﷺ), aussi bien dans le domaine des oraisons rituelles obligatoires et surérogatoires qu’en chaque occasion bénie ou circonstance où il y procède. Nous voyons en effet de nombreuses personnes invoquer paix et bénédiction en faveur du Prophète sans cependant avoir pleinement conscience de lui présenter [de manière effective] un salut, au moment où ils l’invoquent –mais celui qui sait ce qu’il fait ne ressemble certes pas à celui qui ignore ce qu’il est en train de faire, car il y a entre eux une grande différence, comme le dit le Très-Haut : « Dis : “Ceux qui savent et ceux qui ne savent pas se ressemblent-ils ?”. En vérité ne réfléchissent que ceux qui sont doués d’intellect » (39:9).

C’est donc en état de pureté qu’il faut prononcer les invocations sur le Prophète (ﷺ), la meilleure créature de son Seigneur : pureté du corps, des vêtements que l’on porte, du lieu où l’on se trouve, de son ventre vis-à-vis des interdits, de sa langue vis-à-vis du mensonge – et se présenter avec son cœur devant sa figure bénie. 6

Cette conduite et cette conscience devraient par ailleurs pénétrer l’existence tout entière du croyant, appelée à être intégralement empreinte de l’observance et de la continuation de la Tradition prophétique (Sunnah), d’une façon telle que l’être tout entier participe de ses bénédictions, aussi bien lors des adorations que lors des activités quotidiennes :

Il est incontestable que ceux qui s’attachent véritablement à la Sunnah [dans sa plénitude et en s’y référant pour toute question] invoquent les bénédictions sur le Prophète (ﷺ) de tout leur être, alors que ceux qui n’accordent pas d’importance à la Sunnah n’invoquent les bénédictions sur le Prophète (ﷺ) qu’avec la langue – et le petit nombre d’œuvres conformes à la Tradition valent bien plus qu’une quantité d’œuvres hérétiques [accomplies en contradiction avec elle, bien que nombreuses et apparemment bénéfiques]. 7

Et que la Paix et la bénédiction divine soient sur le noble Envoyé d’Allâh, et sur Sa Famille et Ses Compagnons, et sur tous ceux qui les suivent dans la foi, jusqu’au Jour du Jugement.

Ibrâhîm Gabriele Iungo

Traduction collective revue par l’auteur

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Sur le même thème :

Vivifier son lien avec le Prophète ﷺ – M.A.S.

« Râbitah rûhiyyah » et « sulûk » – M.A.S.

La « râbitah rûhiyyah » dans la Tarîqah Mohammediyyah Châdhilîyyah

« Quelques aspects des techniques spirituelles dans la tarîqa Naqshbandiyya » – Michel Chodkiewicz

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  1. Nous tenons ici à insister particulièrement sur l’importance que revêt, selon nous, une telle initiative en tant qu’elle constitue un travail réel d’unification et de renforcement réciproque au sein de turûq différentes []
  2. Détail d’une calligraphie de Fatma Jazirijazahâ-Llahu khayr – que nous remercions chaleureusement pour nous permettre la reproduction de ses oeuvres. []
  3. Al-Yaqoubî, Lecture on Purification of the Heart. []
  4. Topbaš, Îmandân Îhsâna Tasavvuf; trad. italienne de G. Seminara. []
  5. Al-Jîlî, Qaba qawsayn; trad. anglaise partielle de ‘Abd al-‘Azîz Suraqah. []
  6. 18 مجموعة رسائل الإمام المحقق والعلامة المدقق مولاي العربي الدرقاوي []
  7. 38 مجموعة رسائل الإمام المحقق والعلامة المدقق مولاي العربي الدرقاوي []

par le 11 décembre 2015, mis à jour le 27 décembre 2015

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