La prière sur le Prophète ﷺ: une opportunité initiatique ? – L.D.L.H

Cet article est issu de notre étude intitulée  « Commentaire de la prière sur le Prophète « de la Lumière Essentielle »  (en-Nûr edh-dhâtî), dont la dernière version au format pdf est disponible sur le Porteur de Savoir

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v2 – 27 nov. 2012

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Si l’on veut respecter la hiérarchie des statuts que le fiqh confère aux actes d’adoration, il convient de commencer en rappelant que prier sur le Prophète est un ordre divin formulé dans le Coran : « En vérité, Allah et Ses Anges prient (yuçallûn) sur le Prophète. Ô vous qui croyez, priez sur lui et saluez-le ! » 1 .

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De l’avis unanime des savants, ce verset fait de la prière sur le Prophète ﷺ un acte obligatoire (fardh) pour tous les croyants 2 . Seule la conception de cette obligation varie selon les écoles juridiques (madhâhib) ; l’Imâm Mâlik, par exemple, considère que le musulman se décharge de cette obligation en l’accomplissant une fois dans sa vie, tandis que l’Imâm Chafi’î la juge obligatoire lors de l’attestation de foi (tachahhud) des prières rituelles, dont elle constitue ainsi une condition de validité sine qua non. Une fois acquittée selon les conditions propres au madhhab sous l’autorité duquel se trouve tout un chacun, la prière sur le Prophète (çalât ‘alâ en-nabî) devient une pratique traditionnelle fortement recommandée (sunna mu’akkadah), c’est-à-dire un acte méritoire qu’il est conseillé de ne pas délaisser mais dont l’absence de réalisation n’expose pas pour autant au châtiment divin 3 .

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Par ailleurs considérée dans le fiqh comme un acte d’adoration non conditionné, la prière sur le Prophète ﷺ n’est limitée ni par le temps, ni par le lieu, ni même par la formule utilisée 4 , et reste donc susceptible d’un emploi considérablement plus étendu que celui que peuvent en faire certains musulmans à travers la récitation, parfois exclusive, de la çalât Ibrâhîmiyah du tachahhud 5 .

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La çalât ‘alâ en-nabî fait en effet partie de ces pratiques qui produisent nécessairement ce que René Guénon appelle une « réaction concordante » 6 , réaction dont la nature est énoncée par le Prophète ﷺ en ces termes : « Celui qui accomplit la çalât sur moi une fois, Allah accomplit la çalât sur lui dix fois, celui qui accomplit la çalât sur moi dix fois, Allah accomplit la çalât sur lui cent fois, celui qui accomplit la çalât sur moi cent fois, Allah accomplit la çalât sur lui mille fois […] » 7 .

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En d’autres termes, cette demande de grâce (çalâh) sur le Prophète ﷺ , que le croyant adresse à Allah, le fait bénéficier à son tour d’une certaine « réaction », que nous ne pouvons songer à expliciter ici mais dont nous dirons pour l’instant qu’elle est d’ « origine divine », et que les récompenses (thawab), la préservation (hifdh), l’absolution des péchés, la dissipation des afflictions (kachaf el-ghumûm) ou la satisfaction des besoins (qadhî el-hawâ’ij) en sont autant de catégories prototypiques décrites dans les ahâdîth 8 .

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Si ce rappel préalable de notions exotériques nous est apparu souhaitable, c’est bien du point de vue initiatique que nous entendons envisager ici la prière sur le Prophète ﷺ . L’ésotérisme islamique (taçawwuf) considère en effet les œuvres surérogatoires (nawâfîl), par lesquelles le serviteur ne cesse de se rapprocher d’Allah 9 , comme des supports de réalisation permettant la progression de l’initié dans la Voie qui mène à Lui (tarîqa ilâ-Llah). C’est donc, avant toute autre chose, en tant qu’elle constitue un « outil » puissant et efficace pour celui qui suit une voie de réalisation effective (sulûk) qu’elle fait l’objet de la présente étude.

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Cet intérêt initiatique est clairement affirmé par plusieurs grands Maîtres. Le Cheikh Ibn ‘Atâ’ Allah el-Iskandarî (m. 1309) fait notamment mention d’une méthode attribuée à l’Imam Abû Bakr eç-çiddîq consistant « en ce que le cheminant dans la Voie débute par la pratique de la prière sur le Prophète ﷺ à l’exception de toutes les autres formes d’incantation (dûn ghayruha min el-adhkâr), car il est l’intermédiaire (el-wâsitah) entre nous et Lui (bayna-nâ wa bayna-Hu), le critère qui nous dirige vers Lui, celui par lequel nous Le connaissons ; or l’attachement à l’intermédiaire précède l’attachement à celui dont il est l’intermédiaire ! » 10 . Sîdî Ahmed Zarrûq (m. 1493) dit quant à lui : « Voilà ce qu’a écrit à son gendre notre Maître Ahmed Ibn ‘Uqbah el-Hadharamî (m. 1450) dans sa première recommandation : « Sois constant dans le dhikr et dans la multiplication de la prière sur l’Envoyé d’Allah ﷺ car c’est une échelle (sullam11 , une ascension (mi’râj) et une progression initiatique effective (sulûk) vers Allah, lorsque le demandeur (tâlib) ne trouve pas de Cheikh murshid  12 . D’un point de vue un peu plus « technique », Michel Vâlsan- Cheikh Mustafâ Abd el-Azîz (m. 1974) indique dans son annotation de la prière sur le Prophète du Cheikh el-Akbar, à propos de la « Prière d’Allah sur le Prophète », que « le Prophète n’est pas extérieur à celui qui prie pour lui [c’est à dire l’invocateur], mais il se trouve à l’intérieur de celui-ci à l’état germinatif, où il se développera par la vertu de l’activité initiatique constituée par la « Prière divine », activité qui est celle de l’Intellect Premier. » 13 .

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D’autres avis pourraient encore corroborer l’effectivité initiatique de la çalât ‘alâ en-Nabî mais nous nous limiterons à ces quelques exemples significatifs placés sous l’égide d’autorités incontestables. Un point plus délicat mérite peut-être davantage notre attention : en dépit de l’efficacité de certaines pratiques initiatiques avérées par certains Maîtres en leur temps, nous savons que certaines méthodes ont, du fait même de la marche descendante du cycle et de l’état de dégénérescence propre à chaque époque, fait l’objet d’adaptations ultérieures, voire même parfois d’abandons définitifs puisqu’elles ne correspondaient plus alors ni aux capacités des aspirants, ni à celles des Maîtres en charge de leur initiation 14 . La question qui se pose est donc la suivante : la prière sur le Prophète ﷺ est elle, dans la dernière phase de l’humanité qui est la nôtre, une réelle « opportunité » initiatique ou, au contraire, un support de réalisation désormais obsolète puisqu’inadapté à cette ultime phase cyclique connue comme celle de l’avènement du Dajjâl ?

La réponse donnée par le Cheikh Ahmed Dahlân 15 et citée par l’Imam Yûssuf Nabahhânî (m. 1931) dans son célèbre recueil de prières sur le Prophète, est sans équivoque : « La prière sur le Prophète est utile quelle que soit la formule employée et il n’y a rien de plus utile à l’illumination des cœurs et à l’arrivée des mouridîn à Allâh qu’elle, car celui qui est persévérant dans la prière sur le Prophète obtient de nombreuses lumières et, par son influence spirituelle, parvient au Prophète ou bien est réuni avec quelqu’un qui le fait parvenir à lui, particulièrement si cela est pratiqué avec rectitude (istiqâma) et particulièrement à la fin des temps (âkhir al-azmân) au moment de l’appauvrissement en Maîtres spirituels (qillatou-l-Mourshidîn) et de la confusion des choses (iltibas el-oumoûr) chez les gens. Qui donc veut guider les créatures et leur enseigner, prescrive aux gens, du commun comme de l’élite, la demande de pardon (istighfâr) et la prière sur le Prophète »  ((Passage en ligne )) .

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N’y a-t-il pas là l’expression d’une fonction eschatologique que la prière sur le Prophète ﷺ est appelée à remplir, pour le vulgum comme pour les initiés de « l’élite », grâce à son efficacité décuplée selon le principe de compensation cyclique propre à la fin des temps ?

 

Lire l’article qui suit

 

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  1.  [XXXIII, 56]. Cf. également le Commentaire de ce verset institutif par Ibn Ajiba  []
  2. Rapporté par le Cheikh Nabbahânî dans Afdhal eç-çalâwat, d’après l’Imam Sakhâwî. Il est intéressant de noter que ce verset ne s’adresse en effet textuellement qu’aux musulmans caractérisés par la foi (îmân), c’est-à-dire ceux qui constituent la catégorie des croyants (mu’mimîn), dont le degré est intermédiaire entre celui de l’Islâm et de l’Ihsân selon le hadith bien connu de Seyidinâ Jibrîl. Cette restriction n’est néanmoins pas aussi nette et catégorique qu’on pourrait le penser de prime abord, eu égard aux nombreuses définitions de la foi que recense le dogme islamique. A ce propos, il ne nous paraît pas inutile de noter ici que la personne du Prophète ﷺ est intimement liée à ces définitions, car si la foi est généralement considérée comme l’aspect intérieur de la vie du musulman, indissociablement lié aux paroles et aux actes qui l’expriment, il est également connu que l’intensité de la foi du croyant résulte directement de l’intensité de sa relation avec le Prophète ﷺ : « Les gens se différencient l’un de l’autre en matière de foi à la mesure de leur différence dans l’amour qu’ils me vouent, et ils se différencient dans la mécréance à la mesure de leur différence dans l’animosité qu’ils me portent » (hadith). Cet amour du Prophète, que le croyant ne fera donc en quelque sorte qu’exprimer ou confirmer en priant sur lui, est dans ce même hadith défini comme le fait de « suivre sa voie, de pratiquer sa tradition, d’aimer ce qu’il aime, de détester ce qu’il déteste, de soutenir celui qu’il soutient, d’être ennemi de ses ennemis ». Ainsi, dans les deux cas extrêmes, celui qui aime le Prophète ﷺ plus que sa propre âme est un croyant parfait dont la foi est accomplie (tamma el-îmân) et le musulman qui ne l’aime n’est pas croyant. Sous un autre rapport, on remarque enfin que l’amour pour le Prophète ﷺ constitue, entre le musulman et l’Envoyé d’Allah, un lien dont la sagesse traditionnelle garantit la vivification car cet amour le fait entrer dans la catégorie des croyants, le soumettant ainsi à l’obligation de réciter sur lui la prière, qui, à son tour, augmentera sa foi et donc son amour. []
  3. Selon les même critères, le cas de la prière sur le Prophète ﷺ que l’on doit prononcer à l’évocation de son nom est considérée par certains comme une pratique obligatoire en raison de la sanction terrible qu’encourt celui qui ne l’observe pas. []
  4. Nous pourrions encore ajouter l’état de pureté, l’orientation vers la Qiblah, la position corporelle ou le respect de critères quantitatifs à la liste des conditions pouvant régir des actes d’adoration. Sous ce rapport, elle s’apparente au dhikr qui est régi par les mêmes critères, ou plutôt devrions-nous dire par la même absence de critères. []
  5. Il est rapporté dans la çahîh de Muslîm que cette prière fut transmise par le Prophète à quelqu’un qui l’interrogeait sur la façon de prier sur lui. On lui confère pour cette raison une certaine précellence sur les formules « inspirées » des grands Maîtres. []
  6. Nous nourrissons l’espoir de voir cette notion, dont l’exposition faite par Guénon dans l’Introduction Générale à l’Etude des Doctrines Hindoues est citée dans la note 14 du Propos général sur le Soufisme, faire un jour l’objet d’un développement spécifique sur le Porteur de Savoir. []
  7. Nous signalons sans pouvoir nous étendre d’avantage sur la question que le mot çalât prend en arabe des significations différentes en fonction de l’être qui l’éxécute et de celui qui en est l’objet.   []
  8. Le fait que l’obtention particulière de telle ou telle catégories de bienfaits (fadhl) nécessite parfois le respect de certaines conditions de temps, connus pour leur excellence comme la nuit du vendredi, et d’un nombre de récitation connu pour son efficacité, ne change rien au fait que la prière divine descend nécessairement en « réaction » à celle du serviteur, fusse en mode général de grâce. Il est par ailleurs connu par d’autres ahâdîth que les Anges prient eux aussi sur le serviteur lorsque celui-ci prie sur le Prophète, ce qui justifie l’emploi symbolique de la direction descendante pour exprimer la nature de cette réaction concordante. []
  9. Selon un hadith Qudsî Boukhârî. []
  10. La clef de la réalisation spirituelle et l’illumination des âmes (Muftâh el-falâh wa miçbâh el-arwâh fî dhikri-Llah el-Karîm el-Fattâh) ; passage consultable en ligne à cette adresse. []
  11. Selon Kasimirski, le terme arabe sullam désigne une échelle, un étrier, le moyen à l’aide duquel on parvient à quelque chose ou encore un marchepied. On remarquera l’insistance du Cheikh à travers la succession de trois termes exprimant la même notion. []
  12. Cité par le Cheikh Hârûchî dans son livre L’ouverture éclatante et les perles précieuses dans les bienfaits de la prière et du salut sur le Seigneur des Envoyés. Cet ouvrage contient un commentaire de Kunûz el-asrâr, célèbre recueil de prière sur le Prophète ﷺ dont il est également l’auteur. []
  13. « Prière sur le Prophète », ET n°446 nov.-déc. 1974. Ce passage est également à mettre en rapport avec cette partie de verset : « wa-‘lamû anna fîkum Rasûlu-Llah », « sachez qu’en vous est l’Envoyé d’Allah » [XLIX, 7]. []
  14. Cf. notamment l’annexe du Livre des convenances du disciple de l’Imâm el-Haddâd traduit de l’arabe par Omar Van Den Broek (Editions Al-Bouraq) et ce fil du forum du Porteur de Savoir. []
  15. Mufti des chafi’î à la Mecque au XIXème siècle (m. 1886). []

par le 21 juillet 2011, mis à jour le 8 juillet 2015

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