Le pôle essentiel de la manifestation – L.D.L.H

Cet article est issu de notre étude intitulée « Commentaire de la prière sur le Prophète » de la Lumière Essentielle » (en-Nûr edh-dhâtî), dont la dernière version au format PDF est disponible sur le Porteur de Savoir

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Le pôle essentiel de la manifestation

 

Pour mieux cerner les rapports que la lumière entretient avec le processus initiatique, nous devons maintenant envisager le rôle cosmologique de la Lumière en tant que Pôle essentiel de la manifestation 1 .

D’une façon générale, « les ténèbres représentent toujours, dans le symbolisme traditionnel, l’état des potentialités non développées qui constituent le « chaos »; et, corrélativement, la lumière est mise en rapport avec le monde manifesté, dans lequel ces potentialités seront actualisées, c’est-à-dire le « cosmos » 2 . Pour le sujet qui nous occupe, il est essentiel de noter que les termes du couple Lumière-Obscurité peuvent apparaître comme contraires ou complémentaires selon le point de vue sous lequel on les envisage. En effet, si la lumière symbolise souvent l’existence et s’oppose ainsi directement à l’obscurité du non-être 3 , elle peut également représenter, selon un point de vue plus élevé, la cause (sabab) de l’existence ou de la manifestation 4 . Dans ce cas, les deux termes correspondent aux deux pôles/principes de la manifestation universelle, et la lumière jouera un rôle relativement « actif » ou « essentiel » par rapport à l’obscurité qui en sera le pôle passif ou « substantiel »  5 ; le résultat de leurs « activités » ou influences complémentaires sera la production de tous les êtres manifestés ou de l’« Homme Universel » (El-Insân el-kâmil) selon le point de vue auquel on se place  6 .

La doctrine du passage des Ténèbres de l’indistinction primordiale à la lumière de la manifestation repose sur le hadith « En vérité, Allah a créé les créatures dans des Ténèbres (dhulmah) puis a répandu (afâdha) sur elles de Sa Lumière » 7.

Les enseignements d’Ibn Arabi nous fournissent de précieuses précisions à cet égard : « Allah était et rien avec Lui », et l’on y a ajouté « et Il est maintenant tel qu’Il était ». On ne peut attribuer (faire revenir) à celui qui est Existenciateur du Monde un attribut qui ne Lui convient pas. Bien plus, Il s’est qualifié pour Lui-même et nommé avant de le créer. Quand Il voulut existencier le Monde et qu’il le commença selon une détermination de sa Science par sa propre Science, Il exerça sur celle-ci une Volonté Sanctissime en envoyant  8 une épiphanie d’entre les épiphanies transcendantes sur la Réalité Universelle ; Il l’exerça sur la réalité appelée la Poussière (Habâ), qui est comme l’enduit que l’on jette sur les constructions pour générer en elle-même ce que l’on veut de contours et de formes, et qui est la première chose existante dans le Monde […]. Puis Il produisit une épiphanie par Sa Lumière sur cette Poussière que les philosophes appellent la Hylè Universelle  9 (Hayûlâ el-Kull) dans laquelle le Monde tout-entier se trouve en puissance et dans ses caractéristiques essentielles. Toute choses reçurent (qabal) donc d’Allah, dans cette Poussière, à la mesure de leur capacité et en fonction de leur état de prédisposition, comme les angles d’une pièce reçoivent la lumière du flambeau : selon leur degré de proximité de cette lumière, elles reçoivent une lumière plus forte et l’acceptent. Allah a dit « Sa lumière est semblable à une niche dans laquelle se trouve un verre ». Donc la ressemblance de Sa Lumière par le verre. Et il n’est pas plus proche de lui qui puisse recevoir ceci dans la Poussière que la Réalité de Mohammed, nommé par l’Intellect. Il est donc le Seigneur du Monde par ses Secrets et première manifestation dans l’Existence. L’existence procède donc toute entière de cette Lumière divine, de la Poussière-Chaos et de la Réalité Universelle, et dans cette Poussière fut existenciée son essence et celle du Monde procède de Son épiphanie » 10 .

La Substance universelle, appelée ici Poussière (Habâ) ou Hylè (Hayûlâ) par le Cheikh el-Akbar est, comme le dit Guénon, le principe passif de la manifestation universelle, c’est-à-dire la potentialité pure », ou encore, « en tant que principe universel, la puissance pure, où il n’y a rien de distingué ni d’ « actualisé », et qui constitue le « support » passif de toute manifestation » 11 . Ici, cette potentialité pure à partir de laquelle doit s’ « actualiser » la manifestation, « c’est-à-dire en somme le coté substantiel du monde, qui est décrit comme le pôle ténébreux de l’existence », est illuminé par la Lumière qui en est le coté essentiel ou le pôle actif, et dont l’influence ou le rayonnement produit l’existence toute entière à partir du chaos 12 . Il n’est d’ailleurs certainement pas fortuit que le Cheikh el-Akbar symbolise la Poussière par les « coins d’une pièce » dont la forme, que l’on peut supposer « cubique » ou du moins particulièrement « arrêtée », correspond très exactement au symbolisme associé au pôle substantiel tandis que le rayonnement sphéroïdal de la lumière émanée du flambeau correspondant à celui du pôle essentiel 13 .

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  1. Cet article fait suite aux précédents Notions générales sur la Lumière (Nûr) et Rapports symboliques entre Nûr et Barzakh. []
  2. Aperçus sur l’initiation, chap. XLVI, René Guénon. []
  3. Bien que le terme d’opposition soit évidemment impropre car il ne saurait y avoir aucune comparaison possible entre l’être et le Non-Être, ou entre une chose et son principe. []
  4. Ces deux points de vues correspondent à la double conception de la lumière en tant qu’elle « apparait » (dhuhûr) et en tant qu’elle « fait apparaitre » (idh’hâr) ; concernant le premier aspect, « il n’y a pas d’obscurité (dhulmah) plus intense que celle du non-être (‘adam). Une chose est en effet appelée obscure parce qu’elle est impossible à voir, étant donné qu’elle ne parvient pas à exister pour celui qui est doté de la vue, bien qu’elle existe en elle-même. Comment alors ce qui n’existe ni pour les autres ni pour soi-même ne mériterait-il pas d’être considéré comme le comble de l’obscurité ? On lui opposera l’existence (wujûd), c’est-à-dire la lumière, puisque tant qu’une chose n’est pas apparente en elle-même, elle ne saurait être apparente aux autres ». (Michkât el-Anwâr, Ghâzalî, trad. R. Deladrière). Pour le second cas, celui de polarisation donc, nous pouvons ajouter avec l’Emir Abd el Qadir, que « c’est par la lumière qu’apparaît (dhahara) ce qui était caché dans l’obscurité du néant (dhulmah ‘adam mastûran) […] ; la lumière est la cause (sabab) de la manifestation (dhuhûr) des choses existenciées (kâ’inât), parmi lesquelles la terre et les cieux, comme dans le monde sensible (hissî), où l’obscurité de la nuit rend les choses comme inexistantes (ma’dûmah) par rapport aux observateurs jusqu’au moment où l’apparition de la lumière fait apparaitre les choses et les distingue les unes des autres » (Kitâb el Mawâqif, halte 103). Notons au passage que l’obscurité semble être une condition de l’acte créateur ou « germinatif », comme par exemple dans les rapports entre époux, où le passage des ténèbres à la lumière lors de la naissance représente alors l’aboutissement du processus d’existenciation. Sous ce rapport, on voit clairement que ces « convenances » sont loin d’être uniquement de simples considérations d’ordre moral, et, sans développer d’avantage ici ces aspects, nous dirons simplement cette remarque serait susceptible d’extension à d’autres adâb préconisés dans le domaine initiatique (cf. traduction commentée par Mohammed Abdessalâm intitulée «Convenances spirituelles de la Voie – Commentaires des règles initiatiques des Lawâqîh de l’Imâm Charani ») []
  5. Il est peut-être bon de rappeler ici que l’Etre, tout en demeurant le principe unique de la manifestation, se détermine ou se polarise, du moins pour nous en tant que nous l’envisageons depuis la manifestation à laquelle nous appartenons, en deux principes cosmologiques complémentaires, qui sont à l’origine du processus d’existenciation de tous les êtres. []
  6. L’homme et son devenir selon le Vêdânta, chap. XLVI, René Guénon []
  7. Rapporté notamment par Thirmidhî dans son Jâm’i. []
  8. Le terme dharb contient également la notion de frapper et d’atteindre la base selon un mouvement descendant qui n’est pas sans rappeler le symbolisme du Fiat lux.  []
  9. Cette Habâ est en effet, selon les terminologies, la Hylè universelle, la Materia Prima, le Chaos ou encore Pakriti pour l’Inde. Dans tous les cas, il s’agit du pôle passif de la manifestation universelle, dont la lumière est ici le pôle actif, et entre lesquels est produite l’Existence. Voir à ce propos les correspondances terminologiques établies par Guénon dans Le règne de la quantité et les signes des temps, chap. I et II. et L’homme et son devenir selon le Vêdânta, chap. IV. Ces deux principes complémentaires ne doivent pas être assimilés à des degrés de la manifestation, dont ils ne font en réalité pas partie, car ils ne sont qu’une polarisation de l’Etre (principe unique de la manifestation) et sont des principes cosmologiques. Chez l’Emir, la Hylè Universelle est la Poussière, ésotériquement identifiée au Prophète (Haltes 101 et 89 notamment). On se reportera également au glossaire du Livre des Haltes pour plus de précisions sur la conception de la Hylè universelle et Réalité mohammedienne chez l’Emir. []
  10. Futûhât el-makkiyah, chap. 6,  Būlāq 1329H en 4 volumes. On notera encore, si l’on veut souligner la concordance de ce passage avec la tradition hindoue, que le corrélatif de Pakriti, identifié dans la précédente note à la Habâ, est Purusha, qui est « représenté comme une lumière (jyotis), parce que la lumière symbolise la Connaissance ; et il est la source de toute autre lumière, qui n’est en somme que sa réflexion, toute connaissance relative ne pouvant exister que par participation, si indirecte et si lointaine soit elle, à l’essence de la Connaissance suprême » (HDV ; III) ; « Tout brille après le rayonnement de Purusha (en réfléchissant sa clarté) ; c’est par sa splendeur que ce tout (l’individualité intégrale considérée comme « microcosme ») est illuminé » (HDV ; III) []
  11. Le règne de la quantité et les signes des temps, chap. I et II. []
  12.   Pour plus de développement de ces aspects, on se reportera au chap. XX du Règne de la quantité et les signes des temps. []
  13. Dans le plan, ce symbolisme géométrique se traduit par l’inscription d’un cercle dans un carré, forme qui constitue très exactement la « trame » du Sceau du Cheikh Abû-l-Hassan sur lequel sont ordonnancés certains noms et versets coraniques ; la subdivision du cercle principal en six cercles intérieurs concentriques ne manque pas non plus de rappeler le symbolisme du rayonnement lumineux depuis sa source, sur lequel nous reviendrons en détails un peu plus loin. []

par le 31 août 2011, mis à jour le 29 septembre 2011