Note additionnelle sur la « préparation doctrinale » – M.L.B

 Cet article fait partie de notre série d’« Aperçus sur le Maître spirituel « vivant » selon l’œuvre de René Guénon »

En marge des questions abordées dans notre précédent article sur la « perfection de la Connaissance théorique », il nous est apparu utile de dire quelques mots sur la manière dont pouvait être entendue, en général, ce que Guénon appelle la « préparation doctrinale » ou « théorique » de l’initié et, en particulier, dans le taçawwuf  .

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Pour commencer, nous reproduirons un passage particulièrement intéressant issue de la correspondance entre M. Mohammad Hassan Askarî, Professeur de littérature anglaise à l’Islamic Collège (Université de Karachi) et Michel Vâlsan1. Selon le prof. Askarî , Shah Ashraf Alî, qu’il considère par ailleurs comme « le plus grand maître ésotérique et exotérique du 20e siècle » pour l’Inde et le Pakistan, « a expressément déclaré que de nos jours le sulûk ‘ishqî [marche initiatique basée principalement sur la vertu du désir spirituel] avait perdu une grande part de sa validité, et était devenu même dangereux : lui-même conseillait à ses disciples l’adoption du sulûk ‘ilmî [marche initiatique basée principalement sur la compréhension doctrinale.] ».

 

M.Vâlsan, après avoir précisé entre crochets le sens des termes arabes de la citation, ajoute la note suivante: « La marche initiatique basée sur la vertu du pur désir de la Réalité exige des êtres humains qualifiés qui non seulement ont été préservés intacts quant à leur substance spirituelle intime, mais aussi dont la forme mentale n’a pas été faussée par une éducation moderne, fût-elle quasiment traditionnelle. La marche initiatique basée sur la compréhension doctrinale comporte une formation théorique qui développe les certitudes principielles et la saisie intellective« .

 

A travers ce passage, on peut imaginer une des raisons de l’insistance de Guénon sur la « préparation doctrinale » : celle-ci semble en effet constituer pour l’initié régulièrement rattaché, dans les conditions cycliques actuelles, et en Occident peut-être plus encore qu’ailleurs , la seule garantie réelle d’une progression initiatique harmonieuse.

 

De plus une telle préparation ne dépend pas nécessairement de la présence d’un Maître spirituel. S’il peut certes conduire lui-même une telle préparation par «la communication de certaines données d’ordre doctrinal »2  ou fournir des indications générales, la seule lecture des ouvrages traditionnels et de leurs commentaires, sous réserve des qualifications nécessaires, peut déjà « constituer une partie importante de la préparation doctrinale qui doit normalement précéder toute réalisation« .3.

 

A ce propos, Guénon précise que l’initié, « tant qu’il n’en est qu’à l’initiation virtuelle,[…] peut ne faire que poursuivre simplement, à un degré plus profond, une préparation doctrinale demeurée incomplète jusque-là ; mais il en va tout autrement dès qu’il entre dans la voie de la réalisation« . A ce niveau en effet,  » le contenu du livre n’est plus alors proprement qu’un support de méditation, au sens qu’on pourrait dire rituel, et exactement au même titre que les symboles de divers ordres qu’il emploie pour aider et soutenir son travail intérieur ; et il serait assurément incompréhensible que des écrits traditionnels, qui sont nécessairement, par leur nature même, symboliques dans l’acception la plus stricte de ce terme, ne puissent jouer aussi un tel rôle. Au-delà de la « lettre » qui alors a en quelque sorte disparu pour lui, celui-là ne verra véritablement plus que l’ « esprit », et ainsi pourront s’ouvrir à lui, aussi bien que lorsqu’il médite en se concentrant sur un mantra ou un yantra rituel, des possibilités tout autres que celles d’une simple compréhension théorique ; mais, s’il en est ainsi, c’est uniquement, redisons-le encore, en vertu de l’initiation qu’il a reçue, et qui constitue la condition nécessaire sans laquelle, quelles que soient d’ailleurs les qualifications d’une individualité, il ne saurait y avoir le moindre commencement de réalisation, ce qui en somme revient tout simplement à dire que toute initiation effective présuppose forcément l’initiation virtuelle »4.

 

On peut voir, à la lecture de ces passages, que cette préparation comporte plusieurs degrés. De plus, si l’on considère – conformément à l’enseignement traditionnel à ce sujet – qu’à chacun de ces degrés correspond une ou plusieurs sciences afférentes, et que la réalisation consiste justement à intégrer effectivement ce que l’on a d’abord acquis théoriquement, on conclura  qu’il y aura pour chacun de ces degrés une nécessaire phase de préparation théorique.

 

Il importe de préciser ceci afin de  parer à certaines conceptions « simplistes » ou « simplificatrices » qui opposent un peu trop facilement « connaissance théorique » et « réalisation effective », tout en se faisant une idée de cette dernière qui présente, le plus souvent, une très nette coloration mystique, emprunte d’ignorance et de passivité.

 

Pour finir, nous ferons une remarque circonstanciée concernant ces lectures préparatoires : comme les données doctrinales sont en nombre proprement indéfini, il y a lieu de s’interroger sur les domaines les plus à même de constituer un support effectif à la réalisation et qui mériteraient à ce titre de faire l’objet d’une attention particulière de la part des éditeurs et des traducteurs d’orientation traditionnelle.

 

Il existe aujourd’hui, en langues occidentales et en français en particulier, relativement à la tradition islamique et mise à part l’œuvre de Guénon, une quantité importante d’exposés ou de traductions concernant la métaphysique et la cosmologie, les hiérarchies et les types de réalisations prototypiques de la sainteté ainsi que l’histoire des turuq et les rites fondamentaux de l’ésotérisme islamique. Certains domaines concernant plus particulièrement l’initiation et les conditions susceptibles de faciliter le passage à l’initiation effective ont par contre souvent été négligés ; un effort semble donc devoir être fournit dans ce sens comme complément nécessaire à l’étude des principes 5 , et pour permettre leur actualisation dans la perspective d’une vie traditionnelle et initiatique aussi complète que possible, en adéquation avec les conditions cycliques actuelles6.

 

Bien entendu, l’apprentissage de la langue arabe apparaît comme une nécessité afin d’approfondir de manière satisfaisante ces domaines 7. Celui-ci ne doit cependant par constituer un obstacle à la formation intellectuelle de l’initié qui peut déjà assimiler un ensemble de notions importantes dans sa langue maternelle, le français en l’occurrence.

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A LIRE OU A RELIRE sur le même sujet :

Des moyens qui mènent à la Délivrance – Cheikh Abû-l-Mawâhib al-Châdhilî

« Peut-on s’engager dans la Voie en s’aidant des ouvrages de soufisme, ou bien l’aide d’un cheikh est-elle indispensable ?» : une réponse du Cheikh Ibn ‘Abbad Al-Rundî

« Notre Tarîqah » : Lectures fondamentales – Cheikh Mohammed Zakî Ibrâhîm

« Établis dans ta demeure une bibliothèque islamique » – Cheikh Mohammed Zakî Ibrâhîm

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ARTICLE THÉMATIQUE correspondant

MAITRE SPIRITUEL ET ENSEIGNEMENT

V3 – 19 mai 2014

  1. Cf. M.Vâlsan, « L’Œuvre de Guenon en Orient » – Etudes traditionnelles / Janv.-Fév. 1969 []
  2. Guénon, Initiation – Chap. XXI []
  3. Guénon, Initiation, Chap. V []
  4. Guénon, Initiation, Chap. V []
  5. Plus généralement, à propos de « l’étude des « sciences traditionnelles », c’est à dire des applications Guénon déclare :  « s’il en est qui veulent dès maintenant l’entreprendre (non dans leur intégralité, ce qui est présentement impossible, mais dans certains éléments tout au moins), [cela] nous parait une chose digne d’être approuvée, mais à la double condition que cette étude soit faite avec des données suffisantes pour ne point s’y égarer, ce qui suppose déjà beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire, et qu’elle ne fasse jamais perdre de vue l’essentiel. Ces deux conditions, d’ailleurs, se tiennent de près : celui qui possède une intellectualité assez développée pour se livrer avec sûreté à une telle étude ne risque plus d’être tenté de sacrifier le supérieur à l’inférieur ; dans quelque domaine qu’il ait à exercer son activité, il n’y verra jamais à faire qu’un travail auxiliaire de celui qui s’accomplit dans la région des principes. » (Orient et Occident – L’accord sur les principes p. 167-168). []
  6. cf. par ex. sur ce point la présentation des « Convenances spirituelles de la Voie (Âdâb et-Tarîq) » de l’imam al-Cha’ranî par Mohammed Abd es-Salâm ainsi que son introduction au « Propos général sur le Soufisme » du cheikh Muhammad Zakî Ibrâhîm. Concernant l’évolution cyclique des méthodes initiatiques cf.  notamment nos Rappels sur la dégénerescence et les adaptations cycliques et les Aperçus sur l’évolution des modalités de l’enseignement initiatique mohammedien proposés par Mohammed Abd es-Salâm []
  7. Certaines notions basiques, dont la prononciation de l’alphabet arabe semble être un minimum, sont cependant nécessaires afin de permettre à tout musulman – et au mutaçawwif de surcroît – une pratique correcte de la chari’ah (Prière rituelle, récitation du Coran, invocations prophétiques élémentaires…) et, pour le second, des oraisons journalières qu’il a reçu. Cf. à ce propos les remarques circonstanciéesde Mohammed Abd es-Salâm :34 – La connaissance de l’arabe est-elle une condition au rattachement à la Tarîqa Mohammediya Chadhiliya ? (M.A.S.) et 42 – Est-il possible d’obtenir les versions phonétiques de certains textes en arabe édités sur Le Porteur de Savoir ? []

par le 9 décembre 2011, mis à jour le 27 octobre 2015

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