Notions générales sur l’Essence (Dhât) – L.D.L.H

Cet article est issu de notre étude intitulée « Commentaire de la prière sur le Prophète » de la Lumière Essentielle » (en-Nûr edh-dhâtî), dont la dernière version au format pdf est disponible sur le Porteur de Savoir

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V2 – 05 déc. 12

 

La prière sur le Prophète de la « Lumière Essentielle » du Cheikh Abû el-Hassan Chadhilî, fondateur de la Voie initiatique éponyme, débute par une formule assez courante. On y demande à Allah, ou plutôt à Allahumma, qui est un Nom synthétisant la multiplicité des Noms divins et des Attributs, d’exercer une certaine « activité » sur le Prophète ﷺ , triple dans le cas présent : « étends une grâce unitive (çallî1 , salue (sallim) et béni (bârik) notre Seigneur Mohammed ! ».

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Le qualificatif qui suit immédiatement le nom du Prophète  ﷺ est « en-Nûr edh-Dhâtî » que nous traduisons ici par « la Lumière Essentielle ». Or, si la conception de la Nûr el-mohammedî est relativement classique dans la doctrine ésotérique, l’expression que nous rencontrons ici l’est moins, et mérite que l’on s’attarde quelque peu sur la conception islamique de l’Essence Suprême (Dhât) dont la forme adjectivale (dhâtî) qualifie spécifiquement la Nûr ici.

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Bien que la façon la plus directe d’appréhender une notion soit d’en donner une définition, nous ne pouvons malheureusement procéder de la sorte dans le cas présent, car vouloir définir l’essence soulève de nombreuses difficultés. Tout d’abord, comme nous le dit René Guénon 2, il convient de remarquer que l’essence fait partie des notions susceptibles de s’appliquer de différentes façons : elle peut en effet être le corrélatif de la « substance » au point de vue de la manifestation 3 , « l’Essence divine » une fois transposée au delà de cette dualité 4  , ou leurs correspondances microcosmiques en tant que réalité ultime immuable et inconditionnée d’un être particulier 5 .

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Prenons pour l’instant ce terme dans son acception la plus élevée : la Dhât doit alors être entendue comme l’Essence Absolue, qui n’implique « par elle-même aucun rapport avec autre qu’elle-même » 6 donc « envisagée comme absolument indépendante de toute attribution ou détermination quelconque, [et qui] ne saurait être considérée comme entrant en rapport avec la manifestation, fût-ce en mode illusoire, quoique la manifestation en procède et en dépende entièrement dans tout ce qu’elle est, sans quoi elle ne serait réelle à aucun degré » 7 .

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Mais nous voici alors confrontés à une difficulté plus grande encore que la première puisque l’Essence Suprême, ainsi identifiée à l’Infini métaphysique, ne saurait souffrir d’aucune assignation, et donc d’aucune définition au sens strict ! Cette ineffabilité a conduit certains Maitres, dont le Cheikh Muhy ed-Dîn ibn Arabî, à distinguer la Dhât de la Ulûhiyah, et à définir cette dernière comme l’aspect « dieu » de l’Essence8  ou encore comme une fonction de l’Essence en rapport avec l’Existence. Chez Guénon, cette distinction – la plus élevée qui soit – correspond exactement à celle entre l’Infini et la Possibilité universelle 9 , en tant que cette dernière est la « toute-puissance » du Principe Suprême 10 .

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Parmi ces Maitres, le Cheikh Abd el-Karîm el-Jilî conçoit la Ulûhiyah comme l’affirmation suprême de l’Essence (madhhar edh-Dhât), qui englobe toute affirmation (chamûl ‘alâ kulli madhar) et régit (haymanah) tout Attribut et tout Nom » ; elle totalise ainsi toutes les réalités de l’Etre (haqâ’iq el-Wujûd), c’est-à-dire à la fois tous les aspects divins (marâtib el-ilâhiyah) et les degrés de l’existence (marâtib el-kawniyah), et les assigne (i’tâ’) au degré qui leur revient dans la Manifestation totale 11 .

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Nous devons néanmoins signaler que la majorité des conceptions doctrinales ne distinguent pas le degré « intermédiaire » de la Ulûhiyah et rattachent directement les Attributs divins à l’Essence d’Allah. D’une façon analogue, mais au niveau microcosmique, l’essence d’une chose envisagée comme sa réalité immuable est définie comme « ce à quoi les noms (asmâ) et les attributs (cîfat) se rattachent par leur principe (fî ‘ayni-hâ) et non par leur existence (fî wujudi-hâ) » ; tout nom et tout attribut se rattache (istanad) à une chose, et cette chose est son essence » 12 .

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Retenons donc ici, pour le sujet qui nous occupe, que la Ulûhiyah en tant que Degré divin (el-Martabah) est réputée contenir tous les Attributs (Çifât) et tous les Noms (Asmâ), ce qui nous amène directement à la considération de deux autres termes de la prière du Cheikh Abû el-Hassan.

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Lire l’article qui précède                                                          Lire l’article qui suit

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  1. Cf. la note 1 du précédent article []
  2. Mélanges, chap. Esprit et intellect, René Guénon []
  3. Equivalent de Purusha par rapport à Pakriti dans les doctrines hindoues []
  4. Identique au Purushottama hindou. []
  5. Cette réalité essentielle s’identifie encore à l’Atmâ du védique ou au Soi. []
  6. Kitâb el-Jalâlah, Muhy ed-Dîn ibn Arabî ; nous ferons référence dans les notes suivantes à la traduction commentée de Michel Vâlsan-Cheikh Mustafâ intitulée Livre du Nom de Majesté : Allâh et publié dans les Etudes Traditionnelles n° 268, 269,272 []
  7. Symboles de la Science Sacrée, LXI []
  8. Cette fonction divine de la Ulûhiyah est aussi apellée le Satut Divin de l’Essence (Cf. traduction par M. Vâlsan du Livre de l’Extinction dans la Contemplation du Cheikh el-Akbar, dans ET de mars à juin 1961, n° 363, 364 et 365, note 39). []
  9. Cette distinction de l’Infini et de la Possibilité universelle doit également faire écho chez les lecteurs de Guénon à celle de la Perfection active et de la Perfection passive, ou du Suprême Brahma et de Sa Shakti ou Volonté Productrice (cf. Les Etats Multiples de l’Etre, I). Remarquons également, pour souligner les concordances d’expressions doctrinales, que le Cheikh Jilî dit dans El-Insân el-Kâmil de la sphère de la Ulûyiah qu’elle englobe l’existence (elwujûd) et la non-existence (el-‘adam), comme Cheikh Abd el-Wahid dit de la Possibilité universelle qu’elle contient à la fois le domaine de l’Être et du Non-Être, et Cheikh Mustafâ de la Ulûhiyah qu’elle « renferme toutes les vérités existencielles et non-existencielles, éternelles et temporelles, divines et créaturelles (cf. trad. du Kitâb el Jalâlah publiée sous le titre « Le Livre du nom de Majesté « Allah » dans les Etudes Traditionnelles n° 268, 269,272). Ce dernier précise par ailleurs que, selon la doctrine d’Ibn Arabî, la Dhât n’est pas « scible » (lâ tu`lam) mais « contemplable » (tuchhad), alors que la Ulûhah n’est pas « contemplable » mais « scible » et qu’à cet égard l’Essence et la Divinité sont polairement opposées » (bien que la fonction qui corresponde en effet exactement à la Shakti Suprême est plutôt celle de la Ulûhah, qu’emploie quelques fois le Cheikh el-Akbar dans un sens légèrement nuancé de celui de la Ulûhiyah, nous n’en tiendrons pas compte ici pour ne pas complexifier une présentation générale qui n’a pas la prétention de rendre ce genre de finesses doctrinales ; pour plus de précisions à ce propos, nous renvoyons la traduction commentée du Kitâb el-Jalâlah de M. Vâlsan). Dans cette même traduction, et sous un autre rapport, M. Vâlsan précise encore que, « tandis que Huwa désigne l’Essence pure en elle-même, Allah affirme l’aspect « dieu » de l’Essence mais indissolublement lié à l’Essence dans l’Unité Principielle ». []
  10. Guénon rappelle que selon une formule de l’ésotérisme islamique, l’Unité « en tant qu’elle contient tous les aspects de la Divinité, est de l’Absolu la surface réverbérante à innombrables facettes qui magnifie toute créature qui s’y mire directement » (Le Symbolisme de la Croix, IV ; l’Homme et son devenir selon le Vêdânta, X). La suite du passage peut surprendre puisque Guénon identifie cette « surface » à la Shakti elle-même alors que l’Unité désigne généralement le Principe de la manifestation, et non la Possibilité universelle dont l’Être n’est qu’une possibilité parmi toutes les autres possibilités non-manifestées. Néanmoins, on peut remarquer que si Brahma non-qualifié (nirguna) est clairement identifié à l’Infini, Brahma qualifié (saguna) peut-être soit la Shakti (Possibilité universelle), soit Ishwara, qui en tant que « Personnalité divine » n’est autre que le principe de la manifestation universelle. La solution de cette difficulté apparente réside donc selon nous dans la conception du Barzâkh, qui unit et sépare à la fois les deux faces que sont ici l’Être et le Non-Être, et justifie l’emploi analogique des mêmes termes pour les désigner. []
  11. El-Insân el-Kâmil, Abd el Karîm Jilî []
  12. Ibid. Nous signalons au passage que nous ne rentrerons pas ici dans l’histoire de l’élaboration progressive du crédo exotérique à travers les différentes conceptions théologiques qui existent ou ont existées au sujet de l’Essence divine et de ses Attributs, notamment chez les Mu’tazilites, les Karrâmites, les Jahmistes ou les Ach’arites ; nous laisserons donc de coté les oppositions de points de vue des mutakallimûn, inhérentes aux limites du domaine rationnel, et nous cantonnerons à rappeler certaines considérations d’ordre ésotérique, somme toute assez générales. []

par le 22 juillet 2011, mis à jour le 5 décembre 2012