Notions générales sur la Lumière (Nûr) – L.D.L.H.

Cet article est issu de notre étude intitulée « Commentaire de la prière sur le Prophète » de la Lumière Essentielle » (en-Nûr edh-dhâtî), dont la dernière version au format PDF est disponible sur le Porteur de Savoir

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V2-juin 2013 

De façon générale, la lumière du monde sensible symbolise la fonction principielle de manifestation de l’Existence universelle en tant qu’elle révèle ou affirme l’existence des corps dont la perception est impossible dans l’obscurité. Cette notion se réfère donc en premier lieu à l’ordre macrocosmique bien qu’elle soit aussi, comme nous allons le voir, transposable à l’échelle du microcosme.

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Avant d’aller plus loin, il faut remarquer que la notion de lumière, tout comme celle d’essence, est susceptible de s’appliquer par analogie à différents degrés, qui sont autant de niveaux de réalité. Dans le texte coranique par exemple, le nom de Nûr désigne à la fois Allâh, qui est par excellence « Lumière des cieux et de la terre » 1  et Son Prophète, selon une acception régulière du verset « une lumière et un Livre explicite vous sont venus d’Allah » 2 .

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Sous ce rapport, le Cheikh el-‘Alawî distingue la Lumière Absolue (mufrad) ou Dépouillée (mujjarad), qui est celle d’Allah, de la Lumière relative (idâfî) qui est Mohammed ﷺ ; la première est une Lumière dépouillée de la substance (mâdah), de l’adjonction (idâfah) et de toute relation (nisab), alors que la seconde est « la Lumière à partir de laquelle se sont ramifiées toutes les lumières » et « la Première Lumière par laquelle ont jaillies les sources des manifestations » 3 .

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Selon un point de vue similaire, l’Emir Abd-el Qader distingue deux sortes de lumières : « celle d’Allah, qui est la Non-Manifestation Absolue et Eternelle (el-Ghayb el-mutlaq el-qadîm) et celle du monde éphémère (‘âlam el-muhdath) qui est la Lumière de Mohammed ﷺ ; Allah créa cette dernière de Sa Lumière, puis à partir de cette Lumière Il créa toute chose. Elle est donc toute chose sous le rapport de l’essence (mâhiyya), et différente de toute chose sous le rapport de la forme » 4.

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Or, si les lumières du « monde éphémère » paraissent constituer dans ces deux extraits un « ensemble » homogène, elles englobent en réalité des éléments de natures bien distinctes qu’il faut dissocier pour le sujet qui nous intéresse.

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Tout d’abord, la Lumière mohammédienne, appartenant à cet ensemble dont elle est le principe immédiat, constitue la lumière manifestée par excellence. Pour illustrer la manifestation ou la génération de tous les êtres à partir d’Elle, l’Emir la compare à une chandelle : la flamme de cette chandelle sert à en allumer une seconde, dont la flamme n’est alors pas autre chose que celle de la première mais manifestée selon une forme différente, et apparue sur une nouvelle mèche sans pour autant avoir été déplacée 5 .

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Cette métaphore, qui affirme encore aussi nettement que possible la primauté de la lumière mohammédienne sur celles des autres êtres, peut être rapprochée des considérations de Guénon sur le sujet. Ce dernier rappelle en effet à propos de la Lumière mohammédienne que « c’est en son sein que se différencient les « esprits » particuliers, les anges (el-malâïkah) et les « esprits séparés » (el-arwâh el-mujarradah), qui sont ainsi formés de la Lumière primordiale comme de leur unique essence, sans mélange des éléments représentant les conditions déterminantes des degrés inférieurs de l’existence » 6 .

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Si Guénon ne fait ici état que de la différenciation des êtres appartenant au domaine de la manifestation informelle (ou supra-individuelle) et non de la manifestation formelle (ou individuelle), c’est probablement en raison du rôle relativement principiel ou « lumineux » que joue la première vis-à-vis de la seconde. Mais alors dans quelle mesure les degrés inférieurs de l’existence (états individuels) peuvent-ils eux-aussi être considérés comme des lumières ?

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L’Imam Ghazâlî considère que les lumières terrestres (êtres individuels) s’alimentent aux lumières célestes (êtres angéliques), qui elles-mêmes sont hiérarchiquement organisées, de telle sorte que la plus proche (la réalité prophétique) de la Source première et Unique (Lumière divine) est celle qui mérite le plus le nom de lumière 7 . L’image sensible qu’emploie l’Imam est celle de la lumière lunaire qui passe au travers d’une fenêtre, éclairant ainsi un miroir qui projette la lumière sur le mur d’en face, qui à son tour éclaire le sol ; la seule vraie lumière n’est en réalité aucune de ces quatre là car c’est par celle du soleil qu’elles brillent toutes ;  autrement dit, il est la seule source lumineuse par elle-même, que les autres ne font que refléter.

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Du point de vue macrocosmique, Ghazâlî nous dit encore que les « lumières intelligibles et immatérielles » qui emplissent le « monde supérieur » (ou monde supra-individuel) sont les « substances angéliques », tandis que les lumières terrestres emplissant le « monde inférieur » sont « la vie pour le règne animal et la vie pour l’espèce humaine ». Ici encore, nous retrouvons en termes islamiques ce qu’exprime Guénon dans un mode plus universel ; la Lumière cosmique ou le « Cœur du monde » trouve au centre de chaque degré d’existence un principe lui correspondant, et qui n’est que sa spécification par rapport aux conditions propres du monde dans lequel elle se « reflète » : dans le degré auquel appartient l’état humain, elle apparait ainsi comme « Vie », et cela est à rapprocher du fait que le Nom divin « le Vivificateur » (El-Hayy) est considéré comme le principe immédiat de notre monde, comme déjà évoqué plus haut. Cette « particularisation » de la Lumière principielle comme « principe vital » au centre de notre monde est d’ailleurs loin d’être particulière à l’Islam et trouve son équivalent doctrinal dans plusieurs autres formes traditionnelles 8 .

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Le symbole de la lumière s’applique donc à plusieurs niveaux, et nous serions même tentés de dire à tous les niveaux car elle ne peut faire aucunement défaut sous quelque rapport que ce soit dans le monde manifesté, soit au point de vue macrocosmique, car la Lumière est le principe transcendant commun à tous les mondes, dont les principes immédiats ne sont que des spécifications, soit au point de vue microcosmique, car elle désigne également tous les êtres peuplant ces différents degrés d’existence, selon des acceptions plus ou moins relatives, en tant que ces êtres procèdent et participent tous de la Nûr-el-mohammedî et par là même de la Lumière Suprême et Unique d’Allah 9 . Comme le dit l’Imam el-Ghazâlî : « Pas de lumière excepté Sa Lumière ! (lâ nûr illâ Nûra-Hu)».

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« Notre seigneur, rends parfaite notre Lumière ! » (LXVI, 8)

   رَبَّنَا أَتْمِمْ لَنَا نُورَنَا

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  1. « Allâhu Nûru-s-samâwâti wa-l-ard » (XXIV, 35) A noter également que ce nom d’Allah est compté parmi les Noms de l’Essence (ismu-dh-Dhât). []
  2. « Qad jâ’kum min Allâhi nûrun wa kitabun mubîn » (5, 15) selon une certaine acception du verset, notamment cité dans El kamâlât el-ilâhiyah fi-ç-çifât el-mohammediyah du Cheikh Jilî. D’autres formulations coraniques du même genre pourraient être relevées, mais nous avons choisi de citer cette occurrence pour montrer que la « lumière » ne désigne pas nécessairement le Coran, dont il est question d’une façon explicitement distincte dans le verset. []
  3. Dawhah el-asrâr fî ma’anâ eç-çalât ‘alâ en-nabî el-mukhtâr, Cheikh Ahmed el-‘Alawî. Selon l’expression utilisé par Mohammed Ibn Habîb et commentée par le Cheikh el-‘Alawî, le Prophète est encore la « première lumière débordant de l’Océan de l’Incommensurabilité de l’Essence ». []
  4. Kitab el-mawâqif, Halte 89. Nous trouvons ici une allusion très claire au célèbre hadith de Jâbir ibn Abd-Allâh : « J’ai interrogé l’Envoyé d’Allâh — qu’Allâh lui accorde Ses grâces unitives et pacifiques — au sujet de la première chose qu’Allâh Très Haut avait créée ; il me répondit : « la première création d’Allah est la lumière de ton Prophète (awwala mâ khalaqa Allah nûr nabiyka) Ô Jâbir ! Puis Il a créé dans cette lumière tout bien, puis Il a créé après elle toute chose. » Il est à peine besoin de faire remarquer que la première « sorte » de lumière citée par l’Emir, « celle d’Allah », s’identifie à l’Essence Suprême, et nous invitons le lecteur à se reporter au tableau du chapitre IV pour établir lui-même les correspondances avec les notions déjà évoquées. Guénon dit par ailleurs en ce sens qu’au point de vue de la réalité absolue, l’esprit, la lumière ou l’essence ne peuvent être « évidemment rien d’autre qu’Atmâ [. . .] comprenant en soi et principiellement toute réalité », c’est-à-dire l’Essence Suprême inconditionnée » (chap. Esprit et Intellect, Mélanges). []
  5. Ce symbolisme de l’Emir Abd el-Qader est aussi à mettre en rapport avec le nom prophétique de « Flambeau qui illumine » (sirâj el-munir), sur lequel nous reviendrons plus loin. Voir à ce propos le traité du Tabernacle des Lumières (Michkât elAnwâr) de Ghâzalî, traduit par R. Deladrière. []
  6. Guénon signale aussi que la Rûh est une sphère, qui est, géométriquement parlant, la « forme primordiale et totale de laquelle naîtront par différenciation toutes les formes particulières ». []
  7. Cette hiérarchie des lumières est à mettre en correspondance avec la hiérarchie des degrés célestes décrits par le Prophète lors de son Ascension Nocturne, hiérarchie comprenant les autres prophètes, les saints, les croyants, etc. et au sommet de laquelle figure le Prophète lui-même qui se trouva « à la distance de deux arcs ou plus près encore » (LIII, 9). []
  8. A la suite de la citation que nous avons faite plus haut, Guénon rappelle la parole d’Evangile de St Jean : « Et Vita erat Lux hominum » (la Vie est la Lumière des hommes). Guénon précise aussi que, dans la tradition hindoue, le principe correspondant au « Cœur uni­versel » au centre de l’état humain est Hiranyagarbha : « il est un aspect de Brahmâ, c’est-à-dire du Verbe producteur de la manifestation, et, en même temps, il est aussi « Lumière », comme l’indique la désignation de Taijasa donnée à l’état subtil qui constitue son propre « monde », et dont il contient essentiellement en lui-même toutes les possibilités » et poursuit plus loin en disant que « Hiranya-garbha est […] comme le « principe vital » de ce monde tout entier, et c’est pourquoi il est dit jîva-ghana, toute vie étant synthétisée principiellement en lui ; le mot ghana indique qu’on retrouve ici cette forme « globale » dont nous parlions plus haut à propos de la Lumière primordiale, de telle sorte que la « Vie » y apparaît comme une image ou une réflexion de l’ « Esprit » à un certain niveau de manifestation ; et cette même forme est encore celle de l’« Œuf du Monde » (Brahmânda), dont Hiranyagarbha est, suivant la signification de son nom, le « germe » vivifiant. Il précise également en note que « dans le nom même de Hiranyagarbha, cette nature lumineuse est nettement indiquée, car la lumière est symbolisée par l’or (hiranya), qui est lui-même « lumière minérale », et qui correspond, parmi les métaux, au soleil parmi les planètes ; et l’on sait que le soleil est aussi, dans le symbolisme de toutes les traditions, une des figures du « Cœur du Monde ». []
  9. En termes islamiques, Guénon dit qu’ « elhaqîqah ou la « vérité » de chaque être, quel qu’il soit, réside dans le Principe divin en tant que celui-ci est lui-même elHaqq ou la « Vérité » au sens absolu ». []

par le 11 août 2011, mis à jour le 18 août 2016

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