Notions générales sur les Noms (Asmâ) et les Attributs (Cifât) – L.D.L.H

Cet article est issu de notre étude intitulée « Commentaire de la prière sur le Prophète » de la Lumière Essentielle » (en-Nûr edh-dhâtî), dont la dernière version au format pdf est disponible sur le Porteur de Savoir

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Notions générales sur les Noms (Asmâ) et les Attributs (Cifât)

Les Noms et les Attributs divins sont des notions quasiment incontournables de l’ésotérisme islamique, à la fois sur le plan doctrinal, rituel et initiatique 1 . Ils sont les principes universels, ou les essences éternelles et immuables contenues dans le Principe Suprême, et expriment les différents modes de manifestation dans l’Existence. Du point de vue des êtres conditionnés, les Noms et les Attributs divins sont également les « liens » 2 qui unissent l’ensemble des êtres manifestés à leur Principe, et sont donc également des supports ou des moyens grâce auxquels ces derniers pourront parvenir à la connaissance de la Face d’Allah, au terme d’une voie de réalisation effective. Sous ce rapport, on peut d’ailleurs penser que l’enseignement de tel ou tel Maître au sujet des Noms et des Attributs soit directement lié à la méthode initiatique de sa Voie (Tarîqa), héritée du Maître fondateur et réadaptée siècle après siècle par ses successeurs. N’est-il pas en effet nécessaire que les « outils » mis à disposition de l’initié par l’organisation initiatique à laquelle il est rattaché, afin de lui permettre de passer d’une compréhension théorique à une compréhension effective, « épousent », en quelque sorte, les formes doctrinales de l’enseignement qui y est dispensé ? En tout état de cause, la théorie des Noms laisse apparaître, au même titre que les différentes méthodes initiatiques, des principes généraux communs et des points de vue plus spécifiques 3 .

Essayons de relever certains de ces aspects généraux à travers quelques citations. Selon le Cheikh Qachânî, « le nom d’une chose est ce par quoi cette chose est connue » 4 , et d’après le Cheikh Jurjânî, « les attributs sont toutes les caractéristiques rapportées à l’essence du qualifié (mawçûf) par lesquelles il est connu » ou encore « un nom qui se réfère à certains dispositions d’une essence » (ahwâl edh-dhât5 . Lorsque le qualifié est Allah, « les Noms d’Allah sont les formes intelligibles (çuwar naw’îyah) qui, par leurs propriétés et ipséités, indiquent les Attributs (çifât) d’Allah et Son Essence (Dhât), de même que par leur existence, elles indiquent Son Existence (Wujûd) et par leurs déterminations diversifiantes Son Unité (Wahdah) car ces Noms sont les aspects apparents par lesquels Il est connu » 6 .

Conçus par Ibn Arabî comme de pures relations (nisab) n’ayant en réalité pas d’existence propre 7 , les Noms divins sont aussi, comme le dit Guénon, « seulement, de la Vérité divine, les aspects réfractés que les êtres contingents comme tels sont capables d’en concevoir et d’en exprimer » car le Principe Suprême « ne peut apparaitre dans la manifestation que par ses attributs » 8 et demeure insaisissable en dehors de ceux-ci.

Selon une perspective quelque peu différente, les Attributs et les Noms, en tant qu’ils sont des degrés de la Ulûhiyah, peuvent également correspondre à des degrés de l’Existence : certains Noms divins peuvent par exemple avoir un caractère totalisant et principiel, comme l’Un (el-Ahad), tandis que d’autres se réfèrent plus spécialement à un monde dont ils sont le principe immédiat, comme le Vivificateur (elHayy) pour le degré correspondant à l’état humain.

Quant à la distinction entre les Noms et les Attributs divins, elle ne nous apparaît pas comme clairement et « systématiquement » établie. Les Noms divins étant également des Attributs 9 , nous serions tentés de dire de prime abord que la conception des Noms semble moins large que celle des Attributs comme le laisse entendre la définition de tout Nom divin comme « expression de l’Essence avec un certain Attribut » 10 . Néanmoins, il faut prendre garde au fait que les Noms divins sont en multitude indéfinie et que, s’ils sont réductibles à des catégories prototypiques à travers les Noms traditionnellement connus, auxquels nous pensons qu’il est fait allusion lorsqu’il est question des Asmâ sans indication supplémentaire, il en existe théoriquement autant qu’il y a d’Attributs, ne serait-ce que pour les désigner, mais selon des modes d’expression qui ne se limitent pas nécessairement aux « langues » que nous connaissons 11 .

N’oublions pas non plus que les Noms sont étroitement liés à la « science des lettres » (‘ilm el-hurûf) ; en effet, « entendue dans son sens supérieur, [celle-ci] est la connaissance de toutes choses dans le principe même, en tant qu’essences éternelles ; dans un sens que l’on peut dire moyen, c’est la cosmogonie ; enfin, dans le sens inférieur, c’est la connaissance des vertus des noms et des nombres, en tant qu’ils expriment la nature de chaque être, connaissance permettant d’exercer par leurs moyens, en raison de cette correspondance, une action d’ordre « magique » sur les êtres eux-mêmes. » 12 .

A propos de la classification des Noms, il faut avoir à l’esprit que la liste traditionnelle constituée de quatre-vingt dix-neuf Noms divins Excellents (Asmâ el-Husnâ) n’est pas exclusive et que d’autres listes en dénombrent jusqu’à quatre cents, et parfois même encore davantage 13 . Il faut par ailleurs encore noter que les classifications internes à une même liste traditionnelle peuvent également varier selon les écoles, et souvent pour des raisons liées aux spécificités de la méthode incantatoire du Maître qui les établit ; parmi les plus connues figurent celle des Noms de Beauté (Jamâl) et de Majesté (Jalâl) ou encore celle distinguant les Noms essentiels (dhâtiyah), les Noms attributifs (çifâtiyah) et les Noms des Activités divines (af’âliyah). De façon générale, il convient en ce domaine de ne pas avoir une conception trop « bornée » des Noms, qui expriment davantage des tendances qualitatives que des ensembles conceptuellement clos et parfaitement distincts.

Peut-être pouvons enfin rappeler, pour conclure, que les Noms divins traditionnels, dont le nombre et la classification varient comme nous venons de le voir, sont tous réductibles à sept Attributs divins fondamentaux ou prototypiques, appelés pour cette raison « Attributs de Perfection » (çifâtu-l-Kamâl). Ces derniers sont constitués par la Vie (hayâh), le Regard (baçar), la Science (‘ilm), l’Ouïe (sam’), la Parole (kalâm), la Volonté (irâdah) et la Puissance (qudrah) et sont symboliquement représentés par les Sept Tournées rituelles autour de la Ka’abah tandis que l’Essence est représentée par le Temple lui-même 14 .

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  1. Les nombreux traités dont ils ont fait l’objet peuvent être regardés comme autant d’expositions et de développement de la doctrine de l’Unité divine (Tawhîd). Parmi les plus connus, nous pouvons citer le Kitâb el-Asmâ wa eç-çifât de Bayhaqî (m. 1006), le Maqçad el-‘asnâ fî charh Asmâ’i-Llah al husnâ de Ghazâlî (m. 1111) résumé par Nabahhânî, le Lawâmi’ el-bayyinât el-Asmâ wa eç-çifât de Râzî (m. 1209), le chapitre 558 des Futûhât el-makkiyah et le Kitâb kachf el-ma’nâ ‘an sirr Asmâ Allah el-husnâ d’Ibn ‘Arabî (m. 1240) ou le Charh Asmâ Allah el Husna d’Ibn Barrajân (m. 1141). Notons par ailleurs que, bien qu’il soit impossible d’en établir ici une liste exhaustive, les grands Maitres ont souvent traité la question des Noms et des Attributs en leur consacrant une partie plus ou moins étendue d’ouvrages n’ayant pas ce thème doctrinal comme objet exclusif. []
  2. Nous employons ce mot selon la double acception que souligne René Guénon : « un lien peut être conçu comme ce qui enchaine ou comme ce qui unit » ; il est, d’une part, une « entrave » pour « l’être manifesté [. . .] « attaché » à certaines conditions spéciales d’existence et comme enfermé par elles dans les limites de son état contingent », et, d’autre part, « ce qui unit [la totalité des états], non seulement entre eux, mais aussi [. . .] à leur Principe même de sorte que, bien loin d’être encore une entrave, il devient au contraire le moyen par lequel l’être peut rejoindre effectivement son Principe et la voie même qui le mène à ce but » (Symboles de la Science Sacrée, LXVIII). Nous reviendrons en détail sur cette dernière notion plus loin. []
  3. Il est d’ailleurs possible que les différents textes qui sont parvenus jusqu’à nous traduisent moins les « points de vue » desquels ces Maitres contemplaient la réalité divine que les conditions cycliques qui les ont amenés à les formuler d’une façon qui réponde aux capacités de compréhension des gens de leurs temps. Cette adaptation cyclique de la formulation de la doctrine, imposée par l’entendement des auditeurs de chaque époque, n’est d’ailleurs pas propre aux Noms divins, et s’étend, bien au-delà de l’aspect purement doctrinal, aux méthodes initiatiques en général. []
  4. Traduction de Ta’wilâtu-l-Qur’ân de Qachânî par M. Vâlsan dans les Etudes Traditionnelles, mars-avril 1963, n° 376, « Commentaire de la Fâtiha ». Nous pouvons ajouter qu’il y a une référence nécessaire à l’essence de cette chose pour l’attribut, qui n’a de réalité que par rapport au sujet qu’il qualifie et dont il n’est finalement que l’expression d’un aspect particulier. []
  5. Kitâb et-ta’rîfât, Jurjanî, Traduction de M. Gloton publiée sous le titre Le Livre des définitions. []
  6. Ta’wilâtu-l-Qur’ân de Qachânî par M. Vâlsan dans les Etudes Traditionnelles, mars-avril 1963, n° 376. []
  7. Cf. Futûhât, tome 4, p. 294 []
  8. Symboles de la Science Sacrée, LXI. []
  9. Nous nous plaçons là, bien entendu, au point de vue de la métaphysique et non de la grammaire. []
  10. Ta’wilâtu-l-Qur’ân, Qachânî, Commentaire de la sourate la Génisse traduit par M. Vâlsan dans ET de nov. – déc. 1963, n° 380. []
  11. Notons par ailleurs que la non-connaissance ou l’impossibilité d’exprimer ces Noms n’empêche pas nécessairement d’invoquer leur efficacité propre, comme en témoigne l’invocation prophétique suivante: « Je te demande par chaque Nom qui est à Toi, par lequel Tu T’es nommé, ou que Tu as fait descendre dans Ton Livre, ou que Tu as fait connaitre à quelque unes de Tes créatures, ou que Tu as gardé jalousement (asta’tharta bi-hi) auprès de Toi dans la science de l’Invisible ». Signalons également l’une des invocation du célèbre recueil de prière sur le Prophète du Cheikh Jazûlî, dans laquelle il est demandé à Allahumma de prier sur le Prophète « par [Ses] Noms cachés (makhzûnah), dissimulés (maknûnah) qu’aucune créature ne connait » ou encore par « ceux que je connais et ceux que j’ignore » (Dalaïl el-khayrât, Quatrième section). []
  12. Le Symbolisme de la Croix, chap. XVII, René Guénon. []
  13. Le Cheikh Ibn ‘Ata’ Allah, par exemple, dénombre mille Noms Excellents dont trois cents dans Torah, trois cents dans les Evangiles, trois cents dans les Psaumes, un dans les Feuillets d’Abraham et quatre-vingt dix-neuf dans le Furqân ; tous ces Noms sont contenus dans les quatre-vingt dix-neuf Noms Excellents du Coran qui les englobent et réunissent leurs vertus (fadhâ’il), leurs secrets (asrâr) et leur récompenses (thawâb). Ainsi, selon l’Imam Chafi’î, celui qui invoque par le Nom Allah, qui synthétise les quatre-vingt dix-neuf Noms coraniques, invoque en réalité par ces mille Noms (cité dans el-Qasd el mujarrad du Cheikh Ibn ‘Ata’ Allah). []
  14. Fûtuhat, Chap 1. []

par le 22 juillet 2011, mis à jour le 24 juillet 2011