Notions générales sur les Traces (Athâr) – L.D.L.H

Cet article est issu de notre étude intitulée « Commentaire de la prière sur le Prophète » de la Lumière Essentielle » (en-Nûr edh-dhâtî), dont la dernière version au format PDF est disponible sur le Porteur de Savoir

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Notions générales sur les Traces (Athâr)

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 Nous souhaitons maintenant porter notre attention sur une notion contenue dans la prière sur le Prophète de la « Lumière Essentielle » du Cheikh Abû-l-Hassân Chadhilî, ou plutôt dans l’une de ses différentes versions qui est : « Allahumma prie sur notre Seigneur Mohammed, la Lumière Essentielle qui circule dans l’ensemble des Traces (Athâr), des Noms et des Attributs, ainsi que sur sa Famille et ses Compagnons, et étends sur lui une salutation » 1 .

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Les athâr, que nous traduisons ici par les « traces », sont encore les « effets », et peuvent également revêtir les sens dérivés de « choses », d’« êtres », d’« empreintes » ou de « formes ».

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Pour mieux comprendre cette notion relativement complexe, peut-être pouvons-nous commencer par considérer l’interprétation que fait l’Emir Abd el-Qader 2 du hadîth prophétique : « Méditez sur la création d’Allah mais ne méditez pas sur l’Essence d’Allah»3. Selon celui-ci, il convient en effet de ne pas chercher à connaître l’Essence Suprême (Dhât) mais de ne viser à en connaître que la Fonction Divine de la Ulûhiyah, qui contient tous les Attributs divins (çifât), qui, Eux, produisent des « effets » (athâr)  » 4 . Il résulte de cette conception que ces « effets », en tant qu’ils procèdent directement des Attributs, constituent le support par excellence pour parvenir à la connaissance d’Allah et même, sous ce rapport particulier, le point de départ de tout processus de « retour » vers Lui. Comme le dit métaphoriquement l’Emir, « c’est la connaissance de l’effet (athar) qui nous fait remonter à la Cause (mu’athir) » ou « par le crottin (ba’ra) que l’on retrouve le chameau (ba’îr) » 5.

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Il faut ensuite remarquer que le ternaire constitué de l’Essence, des Attributs (ou Noms) et des Effets peut être rapproché d’un autre triptyque, bien connu de la tradition islamique, et à propos duquel M.Vâlsan établit les correspondances suivantes dans son commentaire des Ta’wilât el-Qur’ân d’Abd el-Razzâq Qâchânî 6 :

 

(cliquer sur le tableau pour l’agrandir)

 

Cette classification, relativement courante dans l’ésotérisme islamique, fonde une communauté de points de vue et de modes d’expression de la perspective initiatique chez les grands Maitres, au-delà des différences formelles qui ne laissent subsister aucune divergence réelle quand au fond de la doctrine.

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Selon Qâchânî, l’être devra donc successivement s’affranchir des conditions limitatives des domaines de la manifestation sensible et de la manifestation subtile (ou informelle), symboliquement désignés par le Paradis des Actes et des Attributs, pour finalement s’identifier à l’Essence. C’est donc avant tout sous le rapport de l’ « extinction » progressive (fanâ) de l’être à leur égard que ces domaines sont envisagés, comme en témoigne son interprétation ésotérique du dernier verset de la sourate al-‘Alaq :

 « Et prosterne toi », par une prosternation extinctive, dans la prière faite en état de présence (à Dieu) ! « Et rapproche-toi » 7 de Lui par extinction dans les Actes divins (Af’âl), ensuite dans les Attributs divins (çifât), et enfin dans l’ « Essence » (Dhât) c’est-à-dire, maintiens-toi en l’état d’extinction complète dans la station de la rectitude (al-istiqâmah) et de l’exhortation prophétique (adDa’wah), jusqu’à ce que tu te trouves dans la station de « la permanence par Lui » (al-baqâ bi-Hi), éteint à toi-même, et jusqu’à ce que n’apparaisse plus en toi d’ « altération » (talwîn) due à la persistance de quelqu’imperfection dans l’un ou l’autre des trois domaines (des Actes, des Attributs et de l’Essence) » 8.

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Sous le même rapport, Guénon écrit : « En toute rigueur, les différences initiales s’effacent, avec l’« individualité » elle-même (el-inniyah de ana, « moi »), c’est-à-dire quand sont atteints les états supérieurs de l’être et quand les attributs (çifât) d’el-abd, ou de la créature, qui ne sont proprement que des limitations, disparaissent (el-fanâ ou l’ »extinction ») pour ne laisser subsister que ceux d’Allah (el-baqâ ou la « permanence), l’être étant identifié à ceux-ci dans sa « personnalité » ou son « essence » (edh-dhât) » 9 .

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Enfin, et par souci de cohérence avec l’objet de notre étude, voyons la façon dont le Cheikh Ibn ‘Atâ’ Allah exprime cette progression initiatique « prototypique » dans ses Hikâm, en notant cette fois que c’est bien le terme de athâr qui sert à la formulation de la perspective châdhilie :

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 « Par l’existence de Ses effets (athâr), il indique Ses Noms (Asmâ)

Par l’existence de Ses Noms, il affirme Ses Attributs (Awçâf)

Par l’existence de Ses Attributs, Son Essence (Dhât)

Car il est impossible que l’Attribut subsiste par lui-même

 

Or, aux ravis (arbâb el-jadhb), Il dévoile la perfection de Son Essence

Puis les renvoie à la contemplation de Ses Attributs

Puis les ramène à l’attachement à Ses Noms

Puis les renvoie à la contemplation de Ses Effets

 

Ceux qui suivent une voie de réalisation « normale » (sâlikûn10 sont à l’inverse de cela

Et l’aboutissement pour ces derniers est le point de départ pour les ravis : mais avec une signification différente

Il se peut qu’ils se rencontrent sur la Voie (Tarîq)

Les uns montant, les autres descendants. »

 

Ce bref aperçu de la conception ésotérique des Traces clôt les articles précédents 11, et achève ce rappel général sur les notions d’Essence, de Noms et d’Attributs que nous avions entrepris en préambule de cette étude.

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Dans notre prochain article, nous présenterons quelques perspectives propres à la Prière de la Lumière Essentielle, en commençant par une synthèse de ces premières notions.

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Lire l’article qui précède                                                        Lire l’article qui suit

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  1. Cette version est notamment répertoriée par le Cheikh Nabbahânî dans Afdhal eç-çalâwat, à la suite de la version habituellement connue qui est « Allahumma, prie, salue et bénis notre Seigneur Mohammed, la Lumière Essentielle et le Secret circulant dans l’ensemble des Noms et des Attributs » (Allahumma çalli wa sallim wa bârik alâ Seyidinâ Mohammed, en-Nûr edh-Dhâtî wa-s-Sirri-s-sârî fî sâ’iri-l-Asmâ wa-ç-Çifât). Ces différentes versions du recueil sont consultables sur le site du Porteur de Savoir à cette adresse []
  2. Kitab el mawâqif, 35ème halte ; traduction de A. Penot dans le Livre des Haltes. []
  3. « Tafakkarû fî khalqi-Llahi wa lâ tafakkarû fî Dhâti-Llah ».   []
  4. Bien que comme le précise Ibn Arabî, « rien n’existe qu’Allah puisque l’effet (athar) est le même que l’Attribut et que l’Attribut lui-même n’est pas différent de l’Objet auquel il appartient (al-mawçûf) (Futûhât, ch. LXXIII, question 118) ; à propos de la notion de athar, on se reportera avec profit au Glossaire du Livre des Haltes (Dervy), p. 395-96, par A. Penot. []
  5. Ibid. []
  6. Commentaire de la Fâtiha – Etudes Traditionnelles, mars-avril 1963, n° 376, M. Vâlsan []
  7. Le texte coranique est : « wa-sjud wa-qtarib » (XCVI ; 19) []
  8.   Le texte continue de la façon suivante : « C’est pourquoi le Prophète – sur lui le salut – disait pendant cette « prosternation » : « Je me réfugie dans Ton absolution contre châtiment » – c’est-à-dire dans un acte à Toi contre un autre acte à Toi – « et je me réfugie dans Ton agrément contre Ta colère », – c’est-à-dire dans un attribut à Toi contre un autre attribut à Toi – « et je me réfugie en Toi contre Toi – c’est-à-dire en Ton Essence contre Ton Essence. Et c’est cela le sens du « rapprochement » qu’il devait chercher par la prosternation. » (M. Vâlsan, ET n°414, juillet-août 1969) []
  9. René Guénon, Aperçus sur l’Esotérisme Islamique et le Taoïsme, chap. I []
  10. Nous osons traduire ici sulûk par voie de réalisation « normale », pour la différencier du cas spirituel des majdhûbîn, beaucoup moins fréquent, voire tout à fait exceptionnel. []
  11. Notions générales sur l’Essence (Dhât), Notions générales sur les Noms (Asmâ) et les Attributs (Cifât), Les Noms : d’Allah à Seyidnâ Adam []

par le 26 juillet 2011, mis à jour le 21 janvier 2012