Essence, Noms et Traces : première synthèse – L.D.L.H

Cet article est issu de notre étude intitulée « Commentaire de la prière sur le Prophète » de la Lumière Essentielle » (en-Nûr edh-dhâtî), dont la dernière version au format PDF est disponible sur le Porteur de Savoir

*

 

Essence, Noms et Traces : première synthèse

.

La prière sur le Prophète de la « Lumière Essentielle » du Cheikh Abû-l-Hassân Chadhilî contient plusieurs notions doctrinales fondamentales ; après avoir envisagé celles de l’Essence (Dhât),  des Noms (Asmâ), des Attributs (Cifât), et des Traces (Athâr) dans nos derniers articles, nous pensons qu’il n’est pas inutile d’en faire maintenant une première synthèse, pour intégrer l’essentiel de ce qu’il faut en retenir avant d’aborder les notions du Sirr et de la Lumière. Cette intégration se fera dans une figure symbolique, sur laquelle nous reviendrons par la suite, et prendra appui sur le symbolisme traditionnel bien connu du centre et de la circonférence 1 . Les données présentées dans cet article devraient en outre permettre au lecteur attentif d’entrevoir certaines des « actions » produites sur l’être par la prière de la « Lumière Essentielle », et d’anticiper quelque peu sur nos prochaines parutions consacrées à cette question.

.

Représentons l’Existence universelle par un cercle dont le centre symbolise la Ulûhiyah, qui est elle-même, comme nous l’avons vu plus haut, l’affirmation de l’Essence Suprême non représentable (fig.1) 2 . Pour ce même centre, une indéfinité de cercles concentriques peut être tracée en faisant varier de façon infinitésimale la longueur d’un rayon ; si l’on considère, par principe, que le cercle dont le rayon est le « plus grand » représente l’Existence universelle 3 et la contient toute entière, toutes les circonférences concentriques que ce cercle englobe peuvent être prises comme symboles des différents degrés d’existence 4. Les rayons émanant du centre, en multitude indéfinie eux-aussi, représenterons les Noms et les Attributs divins, principes immuables tous contenus « en puissance » dans le centre, et reliant entre eux tous les degrés de manifestation ou tous les mondes (fig.2) 5 . Les « athâr », en tant qu’ils ne sont que « la manifestation, l’effet ou la trace (athar) de l’irradiation des Noms divins dans le monde » 6 , peuvent quant à eux être symboliquement situés à l’intersection d’un rayon et d’une circonférence dans la fig.2 7 .

.

(cliquer sur la figure pour l’agrandir)

.

Si nous voulons maintenant envisager notre figure sous un aspect « dynamique », il faut remarquer que les Noms et les Attributs peuvent être considérés sous un double aspect, correspondant aux deux sens dans lesquels il est possible de parcourir un rayon : suivant le processus de la manifestation universelle, conçu comme l’ « extériorisation » des multiples aspects divins contenus synthétiquement dans la Ulûhiyah, ou suivant le processus initiatique, procédant en sens inverse, par lequel l’être humain « ré-intègre » progressivement ces aspects diversifiés et parvient ainsi à la connaissance de la Ulûhiyah. Selon ce dernier point de vue, le sulûk, ou la progression spirituelle effective de l’initié, correspondra symboliquement au parcours d’un rayon de la circonférence vers le centre. De cette façon, « la tarîqah [est] représentée par le rayon allant de [la circonférence] au centre», «à chaque point de la circonférence correspond un rayon, et tous les rayons, qui sont aussi en multitude indéfinie, aboutissent également au centre » 8 . Ce processus de retour au Principe, exprimé dans le Coran par le verset « Certes, nous sommes à Allah et à Lui nous retournons ! » 9 est donc figuré comme le retour au centre du cercle, où « il n’y a plus de place pour aucun des noms qui expriment « distinctivement » la multiplicité des attributs ; il n’y a même plus Allahumma, qui synthétise cette multiplicité d’attributs dans l’unité de l’Essence ; il n’y a rien d’autre qu’Allah, exalté ammâ yaçifûn, c’est-à-dire au-delà de tous les attributs » 10 . Nous en resterons là pour ce qui concerne la conception « dynamique » de cette figure et réservons le reste pour un article ultérieur.

.

Une dernière précision s’impose : nous avons décidé de faire apparaitre la Ulûhiyah dans la figure en tant qu’elle est « une fonction de l’Essence en rapport avec l’Existence » 11 , mais en toute rigueur, la Ulûhiyah, non manifestée, ne peut pas être représentée dans le cercle symbolisant la manifestation ; en effet, si le cercle symbolise l’Existence universelle, tous les points qu’il contient, y compris le point central, doivent être situés dans l’Existence, c’est-à-dire être des possibilités de manifestation ; la Ulûhiyah, appartenant à la non-manifestation, devrait donc en toute rigueur être « en dehors » de la figure et n’y apparaître que par reflet. Mais quelle serait alors la réalité existenciée occupant symboliquement ce centre ? Selon Cheikh Muhyyi ed-dîn, Allah façonna Adam et lui « donna comme siège le point central de la sphère de l’Existence et l’y cacha » 12  ; le Cheikh Jurjânî établissant par ailleurs clairement l’analogie entre la Ulûhiyah, synthétisant « toutes les Réalités existentielles » (Haqâïq wujûdiyya), et le Prophète Adam, qui est « l’Unité synthétisant toutes les formes humaines (çûwar bachariyya) » 13 , il nous semble que le centre de notre cercle (qui n’est, rappelons-le, que la coupe d’une sphère) doive symboliquement représenter Seyidnâ Adam ; de surcroît, il faut se souvenir qu’« Allah créa Adam à Son image » 14 , c’est-à-dire comme un « prototype synthétisant toutes les catégories de la Présence divine – l’Essence (Dhât), les Qualités (çifât) et les Activités (af’âl) » 15 , qu’Il a manifesté « tous les Noms divins et les Réalités essentielles (Haqâïq)» 16  dans cet Homme universel (Insân el-Kâmil) et lui a « assujetti ce qui est sur la terre » 17 .

.

Mais alors, à qui pourrait-on attribuer l’excellence de ce degré, si ce n’est à celui sans lequel Adam n’aurait jamais été créé 18 ? Et n’est-il pas traditionnellement rapporté que les anges ne se prosternèrent devant Adam que parce qu’ils virent, sur son front, la lumière mohammédienne qu’Allah y avait préalablement déposée ? 19.

.

*

Lire l’article qui précède                                                          Lire l’article qui suit

*

  1. Cette figure géométrique que nous allons dans un premier temps considérer dans un plan, c’est-à-dire en deux dimensions, doit en réalité être regardée comme une sphère dans l’étendue à trois dimensions ; pour passer de la forme complète en trois dimensions à celle en deux dimensions, il faut réaliser une section de la sphère par un plan passant en son centre. Comme le dit Guénon, « en ce qui concerne la signification de la circonférence avec le point central, [celui-ci étant la trace de l’axe vertical sur un plan horizontal], nous ferons remarquer que, suivant un symbolisme tout à fait général, le centre et la circonférence représentent le point de départ et l’aboutissement d’un mode quelconque de manifestation ; ils correspondent donc respectivement à ce que sont, dans l’Universel, l’« essence » et la « substance » (Purusha et Prakriti dans la doctrine hindoue), ou encore l’Être en soi et sa possibilité, et ils figurent, pour tout mode de manifestation, l’expression plus ou moins particularisée de ces deux principes envisagés comme complémentaires, actif et passif l’un par rapport à l’autre ». (Le Symbolisme de la Croix, XXI). Plusieurs considérations liées au symbolisme spatial ou géométrique que nous allons présenter par la suite prennent appui sur les données générales présentées par Guénon dans le Symbolisme de la Croix ; le caractère à la fois irremplaçable et inimitable de cet ouvrage nous conduit à inviter le lecteur à faire l’effort de le lire, car nous nous contenterons pour notre part d’y faire référence, sans nous aventurer à reformuler ce qui y est contenu. []
  2.   A propos de ce point central de toute manifestation, qui est aussi « le « lieu divin » ou la « station divine » (El-maqâmul-ilahî) », rappelons que « pour prendre des termes de comparaison dans le domaine mathématique […], le point géométrique est nul quantitativement et n’occupe aucun espace, bien qu’il soit le principe par lequel est produit l’espace tout entier, qui n’est que le développement ou l’expansion de ses propres virtualités. » (Ibid. VII) []
  3. Si nous considérons, comme le fait Guénon, l’espace comme symbole de l’ensemble des possibilités, soit d’un être particulier, soit de l’Existence universelle, il faut que ce cercle soit indéfini ou non fermé, et conçu comme emplissant tout le plan géométrique dans lequel il est situé, de façon à ce que chacun des points constitutifs de ce plan symbolise une possibilité de manifestation ; dans la représentation complète, en trois dimensions, « pour donner ainsi l’idée de la totalité, la sphère doit d’ailleurs, ainsi que nous l’avons déjà dit, être indéfinie […] ; en d’autres termes, la sphère, étant constituée par le rayonnement même de son centre, ne se ferme jamais, ce rayonnement étant indéfini et remplissant l’espace tout entier par une série d’ondes concentriques […]. » (Le Symbolisme de la Croix, chap. VI). La longueur du rayon « le plus grand » auquel nous faisons allusion ici est donc à proprement parler une quantité « indéfiniment croissante ». Pour plus de précisions à ce sujet, voire Les Principes du calcul infinitésimal, chap. IX. []
  4. Les lecteurs de Guénon retrouveront sans peine les correspondances doctrinales entre le « Zéro métaphysique », son affirmation à travers l’Unité métaphysique du point central, et la multiplicité de la manifestation dans l’étendue du plan ou de l’espace selon que le symbolisme est représenté en deux ou trois dimensions. []
  5. Cette représentation est d’autant plus adéquate que, géométriquement, « la longueur d’une circonférence étant d’autant plus grande que cette circonférence est plus éloignée du centre, il semble à première vue qu’elle doit contenir d’autant plus de points ; mais, d’autre part, si l’on remarque que chaque point d’une circonférence est l’extrémité d’un de ses rayons, et que deux circonférences concentriques ont les mêmes rayons, on doit en conclure qu’il n’y a pas plus de points dans la plus grande que dans la plus petite. La solution de cette apparente difficulté se trouve dans ce que nous avons indiqué dans la note précédente : c’est qu’il n’y a pas en réalité un nombre des points d’une ligne, que ces points ne peuvent proprement être « nombrés », leur multitude étant au-delà du nombre. En outre, s’il y a toujours autant de points (s’il est possible d’employer cette façon de parler dans ces conditions) dans une circonférence qui diminue en se rapprochant de son centre, comme cette circonférence, à la limite, se réduit au centre lui-même, celui-ci, quoique n’étant qu’un seul point, doit contenir alors tous les points de la circonférence, ce qui revient à dire que toutes choses sont contenues dans l’unité » (Ibid. chap. XV). []
  6. Glossaire du Livre des Haltes, p. 395-96. []
  7. D’un certain point de vue, l’ensemble de la figure de la manifestation universelle n’est donc  formée que des points constitutifs de ses rayons, ou autrement dit, de la manifestation des Noms et des Attributs selon les conditions particulières et limitatives qui caractérisent chaque degré d’Existence, et donc chaque état auquel sont soumis les êtres qui appartiennent à chacun de ces degrés. A ce propos, le Cheikh el-‘Alawî de Mostaghanem dit dans son Minâh el-quddûsiyyah que « l’Existence est tissée [munhaçir] des qualités [çifât] tout comme une natte est tissée de jonc »,  [ou plus littéralement,  « comme une claie tissée d’alfa » (Inhiçâr el-haçîr fî el-hilfah)] ; il remarque ailleurs : « retire les joncs de la natte, il ne restera ni nom ni forme » (Un Saint soufi du XXe siècle, Martin Lings, p. 152, les crochets sont de nous). Le symbolisme du tissage est d’ailleurs en lien direct avec notre figure, qui n’est pas sans rappeler celle de la toile d’araignée, et doit faire écho chez les lecteurs de Guénon au propos suivant : « Une autre forme du symbolisme du tissage, qui se rencontre aussi dans la tradition hindoue, est l’image de l’araignée tissant sa toile, image qui est d’autant plus exacte que l’araignée forme cette toile de sa propre substance. En raison de la forme circulaire de la toile, qui est d’ailleurs le schéma plan du sphéroïde cosmogonique, c’est-à-dire de la sphère non fermée à laquelle nous avons déjà fait allusion, la chaîne est représentée ici par les fils rayonnant autour du centre, et la trame par les fils disposés en circonférence concentriques. Pour revenir de là à la figure ordinaire du tissage, il n’y a qu’à considérer le centre comme indéfiniment éloigné, de telle sorte que les rayons deviennent parallèles, suivant la direction verticale, tandis que les circonférences concentriques deviennent des droites perpendiculaires à ces rayons, c’est-à-dire horizontales. En résumé, on peut dire que la chaîne, ce sont les principes qui relient entre eux tous les mondes ou tous les états, chacun de ses fils reliant des points correspondants dans ces différents états, et que la trame, ce sont les ensembles d’événements qui se produisent dans chacun des mondes, de sorte que chaque fil de cette trame est, comme nous l’avons déjà dit, le déroulement des événements dans un monde déterminé. » (Le Symbolisme de la Croix, chap. XIV) []
  8. René Guénon, Aperçus sur l’Esotérisme Islamique et le Taoïsme, chap. I. En comparant le symbolisme du rayon dont fait état Guénon avec la figure que nous avons esquissée plus haut, on s’aperçoit que la tarîqah correspond précisément aux Noms divins. Ce rapprochement, non exclusif d’autres points de vue, est à mettre en rapport avec la doctrine selon laquelle « à chaque initié (murîd) correspond un Nom Suprême (Isman A’dham) qui le relie (yatanâsaba) avec son ipséité (huwiyya) et ses besoins essentiels (muqtadhâ-hu edh-dhâtî)» (Cheikh Zakî Ibrahîm, Mafâtif el-Qurb, p. 260). Cette correspondance entre la représentation symbolique des organisations initiatiques (turûq) et celle des Noms divins est encore à rapprocher de ce propos de Guénon : « en toute rigueur, le travail d’une organisation initiatique doit toujours s’accomplir « au nom » du principe spirituel dont elle procède et qu’elle est destinée à manifester en quelque sorte dans notre monde. Ce principe peut être plus ou moins « spécialisé », conformément aux modalités qui sont propres à chaque organisation initiatique ; mais, étant de nature purement spirituelle, comme l’exige évidemment le but même de toute initiation, il est toujours, en définitive, l’expression d’un aspect divin, et c’est une émanation directe de celui-ci qui constitue proprement la « présence » inspirant et guidant le travail initiatique collectif, afin que celui-ci puisse produire des résultats effectifs selon la mesure des capacités de chacun de ceux qui y prennent part. » Initiation et réalisation spirituelle. Nous nourrissons l’espoir de voir ce passage, particulièrement digne de considération, faire l’objet de prochains développements sur le site du Porteur de Savoir in châ Allah. []
  9. Coran (II, 156) []
  10. René Guénon, Symboles de la Science Sacrée, chap. LXI. []
  11. cf. Notions générales sur l’Essence (Dhât) []
  12. Avant-propos des Futûhât, traduction de M. Vâlsan dans ET de oct. -nov. 1953, n°311. []
  13. Kitâb et-ta’rîfât, Jurjanî, définition de la Ulûhiyah. []
  14. Hadith prophétique. []
  15. Fûçuç el-hikam, le Verbe de Moïse, trad. De T. Burckhardt ; nous avons harmonisé les transcriptions. []
  16. Ibid. []
  17. Coran (XXII, 64). []
  18. Dans son Mustadrak ‘alâ çahihayn, Hâkim rapporte de Omar ibn el-Khattâb que : Après avoir commis le péché, Adam s’adressa à Allah en ses termes : Ô Seigneur ! Je Te demande de me pardonner par le droit de Mohammed (bi-haqqi Mohammed). Allah dit alors : Ô Adam, comment connais-tu Mohammed alors que Je ne l’ai pas encore créé ? [Adam] répondit : Ô Seigneur ! Lorsque Tu me créas de Ta Main, et que Tu insufflas en moi de Ton Esprit, je relevai la tête et vis inscrit sur le haut du Trône : « Pas de divinité si ce n’est Allâh, Mohammed est l’Envoyé d’Allah (Lâ ilâha ill’Allâh Mohammed rasulu-Llâh)». Je compris alors que Tu ne pouvais lier Ton Nom qu’à celui de la créature que Tu aimes le plus. Allah lui dit : Tu as dis vrai, Ô Adam ! C’est la créature que J’aime le plus. Implore donc par son droit car Je t’ai pardonné : n’était Mohammed, Je ne t’aurais pas créé ! ». []
  19. Nous reviendrons plus loin sur cette identification de la Lumière mohammédienne au point central et situerons plus précisément son degré dans le domaine de la manifestation universelle. []

par le 28 juillet 2011, mis à jour le 24 janvier 2012