Quelques pages oubliées sur le Cheikh ‘Abd Al-Rahmân ‘Elîch Al-Kabîr et son entourage – Cheikh Yûssuf Al-Nabbahânî / Abdul Hâdî Aguéli

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بسم الله الرحمن الرحيم الحمد لله

والصلاة والسلام على سيدنا محمد رسول الله وآله وصحبه ومن والاه

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A l’occasion de l’anniversaire de la disparition du regretté Cheikh Abd Al-Wâhid Yahyâ – René Guénon 1 , nous sommes particulièrement heureux de présenter à nos lecteurs la traduction de quelques pages oubliées sur le Cheikh ‘Abd Al-Rahmân ‘Elîch Al-Kabir – qu’Allah soit Satisfait d’eux deux – duquel il « reçut son initiation islamique » 2 et à qui il dédia son Symbolisme de la Croix 3ainsi que sur l’entourage de ce dernier.

M. L. B. – Dernier lundi de Rabî’ Al-Awwal 1435

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Introduction

A) Présentation des textes traduits

Le premier texte proposé est issu de l’ouvrage Al-Bachâ’ir al-Imâniyyah fîl-Mubachchirât al-Manâmiyyah du Cheikh Yûssuf Al-Nabbahânî (m. 1931) où il consigne les visions du Prophète ﷺ et de Saints dont il a été gratifié ainsi que celles le concernant qui ont été « reçues » par d’autres personnes de son entourage 4.

L’intérêt principal du passage traduit réside, à nos yeux, dans les informations – semble-t-il inédites à ce jour en langue européenne – qu’il fournit concernant les liens profonds existant entre le Cheikh Yûssuf Al-Nabbahânî et la famille ‘Elîch, autour de la vénération et de l’amour dû au Prophète ﷺ ainsi que la défense de sa tradition contre les visées des milieux « réformistes » apparus à la fin du dix-neuvième siècle 5 . Ces éléments mettent ainsi en évidence un lien « organique » particulier soulignant, si besoin en était, les affinités existantes entre certains aspects de l’œuvre du Cheikh Al-Nabbahânî et de celle du Cheikh Abd el-Wâhid Yahyâ – René Guénon 6 .

Le second texte, intitulé « La mosquée « Humbert » (en face d’Al-Azhar) », n’est pas complètement inconnu du lectorat francophone puisqu’il a fait l’objet d’importantes citations – sans mention cependant ni du titre et ni du contexte de l’article – par Michel Vâlsan dans son article sur L’Islam et la Fonction de René Guénon. Dans ce texte, publié en 1907 en italien dans la revue bilingue An-Nâdî / Il Convito 7 , Abdul Hâdî Agueli évoque l’initiative inédite du Cheikh ‘Abd Al-Rahmân ‘Elîch de la construction d’une mosquée dédiée à un non-musulman, le Roi d’Italie Umberto I, et apporte nombre d’informations de première main sur la personnalité et la perspective intellectuelle du Cheikh Elîch ainsi que des précisions sur les « milieux modernistes » dont les réactions, selon Michel Vâlsan, « ont abouti finalement à l’interdiction de la revue ». L’ensemble de ces données complète ainsi les éléments fournis par le premier texte.

On trouvera par ailleurs d’autres développements secondaires qui nous ont semblé justifier la traduction intégrale de ce texte malgré sa terminologie quelque peu «datée» et d’apparence parfois confuse, tout du moins pour les lecteurs habitués à la rigueur «technique» des écrits de René Guénon 8 . Nous pensons ici tout particulièrement aux précisions données par Abdul Hâdî sur le rôle du mufti qui annonce les développements de René Guénon sur l’infaillibilité traditionnelle et offre un exemple applicatif des plus intéressants sur lequel nous aurons l’occasion de revenir. Chaque fois que cela nous a paru utile nous avons intégré en note les remarques de Michel Vâlsan conséquentes aux citations choisies par lui 9 .

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B) Cheikh ‘Abd Al-Rahmân ‘Elîch Al-Kabîr :  « le maître de René Guénon »

René Guénon écrivait à Michel Vâlsan : « Le Cheikh ‘Elîch était le Cheikh d’une branche châdhilite, et en même temps, dans l’ordre exotérique, il fut chef du madhhab mâlikî à El-Azhar » , ce dernier ajoutait que : « de cette façon, le maître de René Guénon réunissait en lui les deux compétences et même les deux autorités requises respectivement pour les domaines ésotérique et exotérique de la tradition. Sous le rapport de l’orthodoxie islamique de son disciple, le fait a sa valeur significative. On remarquera que c’est le maître qui avait eu la première idée d’un livre comme « Le Symbolisme de la Croix » qui, par sa doctrine métaphysique et sa méthode symbolique, est l’ouvrage le plus représentatif de l’idée d’universalité intellectuelle de la tradition dans l’ensemble de l’œuvre de René Guénon. C’est de lui qu’il s’agit encore dans une note au chapitre III de ce livre, où, à propos de la réalisation dans le Prophète, identique à l’Homme Universel, de la synthèse de tous les états de l’être selon les deux sens de l’ « exaltation » et de l’ « ampleur » auxquels correspondent les deux axes vertical et horizontal de la croix, René Guénon écrit : « Ceci permet de comprendre cette parole qui fut prononcée il y a une vingtaine d’années par un personnage occupant alors dans l’Islam, même au simple point de vue exotérique, un rang fort élevé : « Si les chrétiens ont le signe de la croix, les Musulmans en ont la doctrine » ». « Nous ajoutons, continue René Guénon, que dans l’ordre ésotérique, le rapport de l’ « Homme Universel » avec le Verbe d’une part, et avec le Prophète d’autre part, ne laisse subsister, quant au fond même de la doctrine, aucune divergence réelle entre le Christianisme et l’Islam, entendus l’un et l’autre dans leur véritable signification » 10 .

Le Cheikh Abd Al-Rahmân ‘Elîch ne semble pas avoir laissé d’ouvrage à la postérité, on trouve par ailleurs peu de références à celui-ci dans la littérature arabo-islamique du 20e siècle mis à part les critiques publiées dans Al-Manar réfutées par Abdul Hâdî, sa présence dans certaines chaînes de transmissions d’ijazah et sa mention élogieuse faite par un des fils de l’émir Abd el-Qâdir Al-Jazâïrî sur laquelle nous reviendrons ; de ce fait le Cheikh ‘Elîch est surtout connu de nos jours comme « le maître de René Guénon », même dans les milieux arabo-islamiques, du fait notamment de la diffusion de l’ouvrage du Cheikh Al-Azhar Abd al-Halîm Mahmûd sur la Châdhiliyyah11 où l’auteur consacre un chapitre entier à ce dernier dont le titre original est  « Al-‘Ârif bi-Llâh (Le Connaissant par Allah) ash-Shaykh ‘Abd al-Wâhid Yahyâ » 12 . Ce chapitre est une reprise d’un travail publié en 1954 signalé par Michel Vâlsan lui-même  : « Le Dr. Abdel Halîm Mahmûd, Professeur à Ulûm ad-Din de l’Université Al-Azhar (Le Caire) a publié, il y a déjà une dizaine d’années environ, une brochure sur Guénon en arabe (portant en annexe des fragments traduits des œuvres du maître) intitulée : Al-Faylasûf al-muslim [le philosophe musulman] René Guénon aw Abd al-Wâhid Yahyâ. L’ouvrage (qui s’appuie, pour la partie de biographie intellectuelle, sur nos articles de 1951 et 1953 concernant Guénon) est dédié au Cheikh Mohammad al-Mahdi Mahmûd, Professeur à Al-Azhar » (L’œuvre de Guénon en Orient 13 ) .

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C) Précisions sur les membres de la famille ‘Elîch évoqués

Afin de permettre une meilleure compréhension du texte du Cheikh Al-Nabbahânî, sous-titré « Mention du très savant juriste le Cheikh Abd Al-Rahmân ‘Elîch, juge du tribunal islamique (char’iyyah) ,  ainsi que des gens de sa noble maison », il nous paru utile de donner au préalable quelques éclaircissements sur l’identité des différents membres de la famille ‘Elich qui y sont évoqués et leur rapports respectifs avec le maître de René Guénon.

  • Cheikh Mohammed ‘Elîch Al-Kabîr [m. 1882-1883]

c’est-à-dire le père du maître de René Guénon. Sa filiation développée est Mohammed ibn Ahmad ibn Mohammed.

  • Cheikh Abd Al-Rahmân [m. en 1921 ou, selon d’autres; en 1929], fils du Cheikh ‘Elîch Al-Kabîr

c’est-à-dire le maître de René Guénon lui-même.

On trouvera dans l’article d’Abdul-Hâdî repris par M. Vâlsan de nombreux développements les concernant. Cet article ne mentionne pas nommément les autres membres de la famille ‘Elich qu’a rencontré le Cheikh Al-Nabbahânî.

On prendra donc soin de distinguer le Cheikh Abd Al-Rahmân ‘Elîch Al-Kabîr et son père :

  • du Seyyid Mohammed, le « gendre du Cheikh » Mohammed ‘Elîch Al-Kabîr, « époux de sa fille » et « fils de son frère »

Nous n’avons pas d’autres informations sur lui. Il s’agit donc du cousin germain et du beau-frère du maître de René Guénon,

  • et de « son fils » [c’est-à-dire le fils du précédent, Seyyid Mohammed],   le « petit-fils du Cheikh ‘Elîch Al-Kabîr », « le fils de sa fille, un des juges du tribunal islamique d’Égypte (ou du Caire) (miçr) », « celui-ci tient un enseignement à Al-Azhar »

Celui-ci n’est pas nommé dans le texte du Cheikh Al-Nabbahânî mais selon nos recherches, c’est à lui que renvoie le titre du passage traduit ; il existe en effet un « Cheikh Abd Al-Rahmân ‘Elîch »  (m. après  1947) qui enseigna à al-Azhar 14 et qui fut surnommé « Al-Hanafî », c’est -à-dire qu’il suivait le madhhab de l’Imâm Abû Hanifa, probablement pour le différencier de son oncle éponyme, le maître de René Guénon qui, comme vu précédemment, était du madhhab mâlikî et portait le surnom de son père : « Al-Kabîr ». Si ce surnom peut être considéré comme un signe d’éminence scientifique et spirituelle, on peut penser qu’il permettait aussi d’éviter l’amalgame entre les deux « Mohammed » ‘Elîch mentionnés précédemment et leurs fils respectifs prénommés tous deux « Abd Al-Rahmân ».

Un autre élément nous semble enfin confirmer l’identité du « petit-fils du Cheikh ‘Elîch Al-Kabîr »  : dans le même chapitre de l’ouvrage du Cheikh Nabbâhanî, ce dernier évoque « Sidî Abd Al-Fattâh ‘Elîch, le jeune frère du juge Abd Al-Rahmân mentionné précédemment » or le maître de René Guénon n’avait pas, semble t-il, de frère portant le nom de « Abd Al-Fattâh »  et il ne semble pas non plus qu’il ait un jour exercé la fonction de juge (qâdhî). Selon nous, il ne peut donc s’agir ici que de l’autre Cheikh ‘Abd Al-Rahmân ‘Elîch, dit « Al-Hanafî ».

w’Allahu a’lam

M.L.B.

Avec nos remerciements particuliers à Sidi Mohammed Abd es-Salâm pour ses précieuses suggestions et sa relecture attentive : Jazahu’Llah alfa khayr

Chawwal – Dhu-l-qa’dah 1435 – mois du Hajj

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Arbre généalogique partiel de la famille ‘Elich

Arbre Elich

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Cheikh Abd Al-Rahmân ‘Elîch « Al-Hanafî »

abd rahman elich hanafi

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 Traductions

I.

Mention du très savant juriste le Cheikh Abd Al-Rahmân ‘Elîch 15 [Al-Hanafî 16 ] , juge du tribunal islamique (char’iyyah) ,  ainsi que des gens de sa noble maison.

Parmi ceux chez qui j’ai vu la considération la plus complète à mon égard et qui se sont acquis ma louange et mon remerciement de manière définitive et sous tous rapports, [se trouve] la famille du grand imam, le saint renommé, l’auteur aux œuvres innombrables et aux inspirations 17 pures, notre seigneur Mohammed ‘Elîch Al-Kabîr – qu’Allah soit satisfait de lui ainsi que de sa famille et nous fasse bénéficier de sa barakah ainsi que tous les musulmans, dans cette vie et dans l’Autre !

En effet, en raison de mon attachement au service de leur plus illustre ancêtre  ﷺ , ils se sont montrés généreux à mon égard et m’ont invité de nombreuses fois dans leurs demeures. Il s’agit :

  • du noble (jalîl) enseignant, le Cheikh Abd Al-Rahmân fils du Cheikh [Mohammed] ‘Elîch Al-Kabîr,
  • du savant-pratiquant (al-‘âlim al-‘âmil) le noble (charîf) Seyyid Mohammed, gendre du Cheikh [Mohammed ‘Elîch Al-Kabîr], l’époux de sa fille et le fils de son frère, ainsi que
  • de son fils, l’enseignant, le très savant juriste doué d’intelligence et d’une aspiration spirituelle élevée ainsi que de louables caractères dont j’ai rarement vu l’équivalent chez un autre que lui : il s’agit [donc] du petit-fils du Cheikh [Mohammed] Elich Al-Kabîr, le fils de sa fille, [le Cheikh Abd Al-Rahmân ‘Elîch « Al-Hanafî » ] 18 ,

[Ce dernier] est un des juges du tribunal islamique d’Égypte, caractérisé par la sagesse (‘ifah) et l’équité (‘adl) les plus parfaites, la connaissance des cas de jurisprudence et des sentences légales ainsi que par les plus beaux caractères (akhlâq), tant avec l’élite qu’avec le commun. De plus, celui-ci tient un enseignement à Al-Azhar, perfectionnant les âmes du fait de sa réalisation spirituelle (bi-tahqîqati-hi) ; je le rencontrai à Beyrouth il y a environ vingt ans 19 , je me montrai généreux avec lui et l’invitai en ma demeure.

Puis l’année passée 20 , je le rencontrai à Haïfa alors qu’il revenait d’une visite à son Ancêtre le plus immense ﷺ ; enfin lorsque nous nous rencontrâmes en Égypte cette année, lui-même et chacun des membres de sa noble famille firent preuve à mon égard de la plus grande générosité (ghâyatu-l-ikram).

Il m’informa – qu’Allah le préserve – que, depuis des années, il faisait le vœu pieux (nadhara) de visiter le Prophète ﷺ chaque année et qu’il en fut empêché (jâr) un certain nombre d’années puis il vit plusieurs fois le Prophète ﷺ en songe, qui était satisfait de lui.

Une fois, il emprunta le chemin de fer pour rendre visite [au Prophète ﷺ ] puis lorsqu’il arriva à Tabûk 21 , il le vit ﷺ qui arrivait de Médine l’Illuminée pour l’accueillir et le combler ensuite par son extrême générosité (ghâyatu-l-ikram).

Il me dit [aussi] – qu’Allah le préserve : « Du vivant du Cheikh Mohammed Abduh, il s’établit entre moi et lui une affection ainsi qu’un attachement du fait de raisons mondaines (asbâb dunyawiyyah) , puis je le vis en rêve ﷺ qui me dit :

« Je n’aime pas (lâ uhibbu) ton lien avec Mohammed Abduh ! »

Puis je m’éveillai et Allah fit disparaître subitement ce lien de mon cœur !

La louange est à Allah, le Seigneur des mondes ! » .

Cheikh Yûssuf Al-Nabbahânî

Notes du traducteur

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II.

LA MOSQUEE « HUMBERT »

(située en face d’ « El Azhar »)

 

Un des hommes les plus célèbres de l’Islam, fils du rénovateur du rite Malékite et lui-même profond savant, respecté de tous, du plus humble jusqu’aux princes et sultans ; chef de nombreuses congrégations religieuses éparses dans tout le monde musulman ; enfin, une autorité incontestable de l’Islam ésotérique et exotérique, juridique et politique, a fait construire à ses frais, sur un terrain adjacent à la maison par lui habitée à El-Azhar même, une mosquée dont il a fait don à l’Italie et qu’il a dédiée au défunt roi Humbert.

 

C’est la première fois, depuis bien des siècles, qu’un tel phénomène se produit : et nous devons en donner l’explication à nos lecteurs. Car le fait est non seulement de la plus grande importance pour la civilisation en général et le progrès italien en Orient en particulier, mais nous permet en lui-même de voir l’Islam sous sa vraie lumière : comme la Religion qui se situe au-dessus des religions et comme foi vraiment universelle qui ne s’occupe pas de l’hostilité des langues, des peuples et des races, mais rassemble l’humanité tout entière en un seul système complet et général d’organisation spirituelle et d’ordre hiératique et mystique.

 

Cherchons à connaître les motifs qui ont conduit le Cheikh à accomplir cet acte aussi généreux et audacieux qu’insolite ; lequel stupéfie encore et les européens et les musulmans.

 

Le Cheikh ‘Elîch est un voyant (veggente), un illuminé (illuminato) qui regarde loin dans l’avenir. Actuel représentant d’un élément islamite que nous appelons, pour le moment, « Akbariya », le Cheikh, comme tous les soufis, est embrassé par le rêve profondément sémitique des kiliastes, autrement dit l’unité religieuse, le règne de Dieu sur toute la terre et la victoire finale, définitive et complète, du bien sur le mal. Le fanatisme religieux, qui par ailleurs fit obstacle à cette idée, s’étant décomposé en un certain nombre de sous-fanatismes de race ou de région qui ont ainsi remplacé un mal par un autre pire encore, le Cheikh étudia les diverses nations les unes après les autres, et donna définitivement sa préférence à l’Italie, surtout à l’Italie de l’avenir.

 

Il vit que l’Italie était par ailleurs la nation la plus religieuse et, en même temps, la moins fanatique ; qu’après la transformation du fanatisme religieux dont nous parlions elle restait toujours la nation la moins fanatique, la moins exclusiviste, et la plus hospitalière, la plus humaine, la plus universelle, enfin. Connaissant en outre la légende de Rome et ayant de la sympathie pour la mentalité chrétienne, bien que n’en partageant pas une partie de la métaphysique : voyant finalement que l’Italie, avec son Renouveau, donnait l’exemple et montrait le chemin à l’Orient, il conclut que l’Italie, de préférence à toute autre nation européenne, serait l’alliée naturelle des musulmans le jour où ils décideraient définitivement de se réveiller.

 

Les bons rapports du Cheikh avec l’Italie remontent à de nombreuses années. Les représentants italiens sont ainsi invités à toutes ses fêtes et il est l’hôte d’honneur de notre Ambassade. Il est en correspondance avec S. M. le Roi d’Italie et, depuis maintenant deux ans, il chargea le directeur de la présente Revue de présenter de nombreux cadeaux à Sa Majesté ; gentillesse à laquelle le Roi répondit en offrant à son tour d’autres présents qui furent officiellement transmis. La vérité nous oblige à ajouter que le fils spirituel du Cheikh, S. E. Mohammed Alî Bey Elwi, interprète à l’Ambassade italienne du Caire 22 , et qui jouit également d’une très profonde vénération parmi les musulmans, du Kurdistan jusqu’au Maroc, appuya les desseins du Cheikh rendant ainsi d’immenses services à l’Italie, tout en demeurant musulman scrupuleux et sans affaiblir son propre prestige.

 

Nous voyons donc que le Cheikh a agi surtout par conviction et par sentiment ; mais dans son acte il faut aussi voir un échange de bons procédés.

 

Comme presque tous ceux qui suivent la voix (voce) spirituelle d’Ibn Arabi, le Cheikh s’intéresse vivement aux Sémites du Sud. Les musulmans non seulement du Yémen mais aussi de l’Abyssinie et de l’Erythrée ont toujours été l’objet de ses soins et préoccupations. Les mesures prises en faveur de l’Islam et des musulmans par le gouverneur Mercatelli du Benadir, depuis Martini en Erythrée jusqu’à son successeur le marquis Salvago Raggi, ont profondément touché le Cheikh et tous les vrais musulmans ; et, puisque les Italiens fabriquent (fabbricano) des mosquées pour les musulmans, le Cheikh a trouvé tout naturel que les musulmans construisent une mosquée à la mémoire du défunt roi d’Italie. Cet acte de sa part s’explique donc de la façon la plus simple, du moins aux regards de l’honnêteté et de la tolérance. Il n’y avait d’extraordinaire que la hardiesse.

 

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On pourrait se demander si, du point de vue musulman, ce qu’a fait le bon Cheikh est absolument orthodoxe. Nous répondons : 1. que tout ce qui se fait avec intelligence et sincérité est, a priori, conforme à l’Islam ; 2. du moment que le Cheikh ‘Elîch a accompli cet acte, cela veut dire que l’acte est parfaitement orthodoxe. Puisqu’il n’y a de meilleur juge que lui pour ce qui est orthodoxe et ce qui ne l’est pas. Ainsi, malgré le caractère extraordinaire du fait, tous les musulmans, à l’exception d’un seul, dont nous parlerons ensuite, l’ont applaudi.

 

Avez-vous jamais noté la façon qu’ont les Latins, en Italie et en France, de s’incliner toujours, instinctivement, en présence d’actes sincères, qu’ils les comprennent ou non ? C’est qu’ils savent, en cela avertis par leur subconscience (subcoscienza), que tout acte « fait pour Dieu »  profite à tout le monde puisque d’utilité cosmique. En cela ils ont pour égaux les musulmans, lesquels se disent qu’à partir du moment où il y a une mosquée dédiée à un non-musulman, personne ne pourra accuser l’Islam de fanatisme et d’intransigeance. En conséquence de quoi les savants applaudissent tandis que les ignorants se taisent. Cela parce que l’existence d’une mosquée « Humbert » au centre de l’Islam intellectuel doit couper court à toutes les légendes de fanatisme de l’Islam, sur le compte duquel ne seront donc plus mis des actes d’ignorance et de férocité, qui s’en trouveront au contraire reprochés à des individus.

 

Nous pouvons affirmer que le Cheikh a l’intention d’agrandir la mosquée en y unissant une école de sciences laïques ; laquelle sera ainsi la première pierre d’une université musulmane libre. Il s’intéresse non seulement aux sciences religieuses et aux écoles professionnelles, mais aussi aux sciences humanitaires (scienze umanitarie)23 et pense qu’avec l’aide de Dieu et l’appui de scientifiques désintéressés, tant européens qu’orientaux, l’Orient reprendra les glorieuses traditions de l’Islam des temps passés. En effet, selon l’avis du Cheikh, l’ancien Orient et l’Europe moderne se correspondent.

 

En acceptant ce don, l’Italie a pris l’engagement moral de suivre une politique islamophile. Cet engagement ne touche en rien ni la diplomatie ni le cléricalisme, mais uniquement l’administration des colonies et seulement dans une certaine mesure. Il a pour signification le redressement intellectuel et moral des musulmans ressortissants italiens. Si Garibaldi était vivant il exulterait.

 

La mosquée « Humbert » suffit, à elle seule, à qualifier l’Italie de puissance islamophile. Elle est le symbole même de la paix féconde que l’Italie souhaite voir régner entre elle et l’Islam ; et elle seule aura plus d’influence dans l’Orient musulman que toute une kyrielle de guerres aventureuses et d’intrigues bien ficelées. Elle permet à l’Italie de pratiquer en Orient un système qui satisfera les humanitaires en même temps que les économistes ; les socialistes et les impérialistes. Si l’Italie sait profiter du bon moment et de la situation, d’ici vingt ans elle sera sans rivaux sur les marchés d’Orient, ce qui produira à brève échéance la fortune nationale. Et l’Italie gagnera bien plus dans la voie du bien que les autres puissances n’en ont gagné par la violence et les mensonges ; et le nom du roi Victor-Emmanuel, seul roi actuellement digne du grand nom, est la garantie que le projet s’accomplira conformément aux principes de l’honneur et que personne, ni fort ni faible, n’aura de motif légitime à doléances.

 

Où sont les fanatiques ?

Nous avons dit que l’acte du Cheikh ‘Elîch a été accueilli de façons diverses. Ceux qui connaissent la Charî’ah et savent l’appliquer de manière intelligente aux besoins de notre époque n’ont rien trouvé à redire. Certains ont applaudi ; et le silence des autres doit être interprété favorablement. Le vulgaire, les ignorants et les pêcheurs en eaux troubles ont été obligés de s’incliner devant l’incontestable autorité du Cheikh, excepté un. Nous en dirons quelques mots après avoir parlé du Cheikh ‘Elîch.

 

Lui, et avec lui son père, le grand rénovateur du rite malékite, qu’on peut appeler le rite africain, sont considérés comme l’ultime refuge du fanatisme ; cela revient à dire qu’ils ont toujours été loin des intrigues politiques de quelque sorte que ce soit. Leur intégrité, l’austérité et le savoir profond, conjugués à une maison illustre, leur promettaient une position exceptionnellement prépondérante dans l’Islam ; mais ils n’en voulurent rien savoir.

 

Ce qui a établi la légende de leur fanatisme est une fatwa demeurée célèbre, laquelle eut, dit-on, pour conséquence la révolte d’Arabi Pacha en 1882.

 

Examinons ce qu’est une fatwa et celui qui la donne : un mufti. N’importe quel homme, musulman ou non, veut connaître un point quelconque de la religion musulmane, qu’il s’agisse d’un dogme, d’une stipulation relative à la vie religieuse, familiale ou sociale ; ou même de la décision à prendre devant un quelconque cas de conscience. Cette requête s’appelle Istiftâ et est adressée à un jurisconsulte autorisé, préposé « ad hoc ». Celui-ci est le mufti.

 

Parmi les muftis d’un pays ou d’une époque, il en est qui sont plus ou moins savants, plus ou moins célèbres ; et les décisions des meilleurs créent des précédents qui ont force de loi. Ainsi un mufti n’est-il qu’une encyclopédie vivante, puisque la première chose qu’on lui demande est « l’objectivité » absolue : faire abstraction complète de lui-même, de ses propres intérêts, passions et sentiments ; on lui demande uniquement de décider conformément aux principes scientifiques et aux textes, dont certains datent de plus de 1000 ans avant lui.

 

Une fatwa a donc trait à la probité scientifique, et la donner d’après ses propres sentiments serait non seulement un sacrilège, mais même un tort essentiel fait aux principes de l’honnêteté la plus élémentaire du savant. Par conséquent, rendre un mufti responsable de sa fatwa en faisant fi du point de vue de la science du droit musulman est une simple infamie, également du fait que le mufti n’a pas le droit de se taire sur la question. C’est le devoir religieux et civil de tout mufti que de donner une fatwa en réponse à quelque istiftâ que ce soit, sans se préoccuper des conséquences de son acte propre.

 

Un mufti dans l’exercice de ses fonctions est une simple machine (macchina), et si des troubles se produisent par suite d’une fatwa, ce n’est pas celui qui l’a donnée qui en sera cause, mais bien celui qui l’a demandée. Si un mufti est puni pour avoir donné une fatwa au-delà de toute critique au regard de la science musulmane, il sera un martyr, et son supplice pourrait, en de telles circonstances, provoquer une déclaration de guerre sainte avec toutes ses complications. Ce serait une attaque directe contre la religion ; attaque bien plus grave que la violation d’une frontière ou même que toute guerre politique et sanglante qu’on voudra.

 

A la suite des événements de 1882, les deux Cheikh-s ‘Elîch, le père et le fils, le rénovateur du rite africain et le constructeur de la mosquée « Humbert », furent jetés en prison et condamnés à mort. Le père mourut en prison ; le fils fut gracié et exilé. Et c’est ainsi que la tragédie elle-même a fait naître un lien entre le Cheikh et l’actuel Roi d’Italie ; car leurs pères tombèrent tous deux victimes d’une vengeance aveugle qui se trompait de personnes. Et lorsque le jeune souverain, résistant aux mauvais conseillers qui voulaient le pousser à se venger, fit acte de clémence comme première volonté royale, le Cheikh qualifia de profondément musulmane cette attitude évangélique. Certes, il pensait aux derniers jours de son aïeul Alî ibn Abu Tâlib, le quatrième et dernier des califes théocratiques, le gendre du Prophète, l’incarnation et l’idéal de la chevalerie arabe et la colonne du mysticisme islamite. Frappé par un barbare qui croyait avoir raison, et déjà près d’expirer, il interdit que son assassin fût mis à la torture, mais voulut qu’il ne soit puni que comme s’il avait occis le dernier des mendiants. Il ne pouvait l’absoudre : la loi était formelle et nul, pas même lui, n’avait le droit de la taire.

 

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La mauvaise fortune poursuivit le Cheikh jusqu’en exil. Sa notoriété, ses origines, son intégrité même le rendirent suspect ; sous la sotte accusation d’aspirer au califat universel du monde musulman, pour son propre compte ou celui du sultan du Maroc, il fut de nouveau incarcéré, cette fois sur ordre d’un prince musulman.

Durant deux ans, il stagna dans une geôle immonde où tout était putréfaction et où l’eau menaçait de se déverser. Et afin de l’effrayer, on fit exécuter, enchaînés devant lui, des condamnés. Finalement il fut gracié et on lui accorda un exil honorable à Rhodes. Il séjourna aussi à Damas, où le célèbre adversaire des français en Algérie, l’Emir Abd el-Kader, devint son ami et condisciple dans le même enseignement spirituel. Lorsque mourut l’Emir, le Cheikh lui rendit les derniers offices et l’enterra à Sâlihiyyé, à côté de la tombe même du grand Maître, le Cheikh Mohyiddin ibn Arabi.

Amnistié par la reine Victoria, le Cheikh revint s’établir au Caire. De là, il diffusa son influence bénéfique à travers le monde musulman, non seulement en qualité de sommité scientifique mais également de chef suprême de nombreuses congrégations religieuses. Comme toujours, il se maintient –et avec lui les siens– loin et au-dessus des petites intrigues du jour, des corruptions et des cupidités qui allèchent l’âme. Chaque fois que vous retrouverez en Orient un homme supérieur en caractère et en savoir, vous pourrez être quasi certain d’être en présence d’un châdhilite. Maintenant, c’est par-dessus tout en vertu de la rectitude et de la haute spiritualité du Cheikh ‘Elîch que cette admirable congrégation maintient les sublimes traditions de son fondateur, le bienheureux Abu-l-Hasan Al-Châdhilî, à travers la contagion générale.

 

Durant la dernière manifestation navale, voici maintenant deux ans, je me rendis auprès du Cheikh afin de lui demander une fatwa relative aux Européens établis en Orient et dont les gouvernements avaient rompu les traités avec la Turquie en envoyant des navires près du Bosphore. La situation, sans être dangereuse, n’était pas de nature à ne pas susciter d’inquiétude. Avec les foules des cités égyptiennes on n’est jamais sûr de rien. Des hommes appartenant à des groupes soi-disant libéraux, réformateurs et progressistes, excitaient la plèbe (la plebe) contre les Européens et croyaient ainsi se mettre à l’abri de toute éventualité. Ces gens détestent les Européens ainsi que les vieux musulmans : les faisant se battre ensemble ils auraient gagné de toutes les façons. Si les musulmans étaient restés vainqueurs, ceux-là auraient attaqué l’ennemi et auraient été débarrassés des Européens en gagnant en même temps une bonne position au milieu des autres adversaires, les vieux musulmans. Si par contre les européens avaient vaincu, il aurait été facile de faire retomber la cause des troubles sur les adversaires de l’autre parti, c’est-à-dire sur les vieux musulmans. Ceux-ci auraient enduré des représailles pour rien, sachant bien que les Européens avaient commis des erreurs trop énormes en matière de psychologie pour pouvoir les avouer à ce moment-là.

 

Jamais la vanité occidentale n’avouera qu’elle aura étudié l’Orient durant deux siècles pour tomber dans des erreurs aussi ridicules. C’est pourquoi ces petits messieurs, avec la malignité et la mauvaise foi qui sont innées chez eux, inventèrent un jeu par lequel ils auraient gagné à chaque coup.

 

Les vieux musulmans sunnites sont incapables d’un semblable byzantinisme ; c’est là une ignorance qui les honore et impose le respect. Mais revenons au fait.

 

A peine le Cheikh entendit-il ma requête qu’il me répondit : « Les Européens qui sont venus en temps de paix parmi les musulmans doivent continuer à jouir de la sécurité malgré la guerre sainte. S’ils veulent s’en aller, qu’ils s’en aillent ; et qu’avec eux soient saufs les biens et l’honneur. Ils ne peuvent être tenus pour responsables de ce que font leurs Gouvernements et ne peuvent se considérer comme ennemis qu’en conséquence d’actes individuels d’hostilité militaire, comme par exemple une entente avec l’ennemi ou autre grave infraction aux lois de l’hospitalité ». Et ceci dit il regarda alentour dans la vaste cour de la maison. Je compris ce regard qui voulait dire : « Il est peu probable que quelque chose advienne, mais, si elle advient, il y a ici de la place pour beaucoup de gens. C’est dans nos traditions ».

 

Durant les massacres de Damas, l’Emir Abd el-Kader sauva d’une mort certaine plusieurs centaines de chrétiens cernés par la plèbe furibonde, démentant que d’autres chrétiens aient tué ses amis, qu’ils lui aient volé sa patrie et réduit sa condition de prince régnant à celle d’un exilé.

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Et nous voici au seul homme qui a non seulement blâmé mais même insulté le Cheikh ‘Elîch pour avoir fait don d’une mosquée à l’Italie.

 

Vous imaginez peut-être qu’il s’agit d’un homme absolument pétrifié dans les traditions du plus intransigeant fanatisme du passé, un vrai monstre d’obscurantisme, un de ceux qui n’admettent, a priori, aucune discussion, ne voulant rien savoir ; une espèce de dernier des Mohicans prêchant sans arrêt et contre tous la guerre sainte même si la liberté religieuse a été proclamée dans presque tous les pays d’Europe. Eh bien, vous vous trompez. L’homme en question est le Cheikh Mohammed Râchid, directeur de la revue « El-Manâr » (Le Minaret), le chef intellectuel et scientifique de l’actuel mouvement réformiste et rationaliste de l’Islam ; élève et successeur du fameux bâch-mufti Cheikh Mohammed-‘Abduh, lequel fut à son tour élève du non moins célèbre Jamâl Al-Din El-Afghâni. Ce dernier créa ledit mouvement sur des modèles européens qu’il étudia sur place. Et ce fut encore lui qui fonda la franc-maçonnerie orientale, qui a tant promis et si peu donné 24 . Mais nous traiterons de cela dans une autre partie25 .

 

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Ces gens sont les calvinistes de l’Islam, l’ardeur en moins et le génie de la nutrition (il genio delle nutrizione) en plus. Il est touchant de voir de quelles tendres attentions les entourent les jésuites nonobstant les complications avec les protestants d’Occident. Ils veulent un tas de choses que nous voulons résumer en une seule phrase : « Guérir le malade avec un remède beaucoup plus dangereux que la maladie ».

 

Un exemple vaut la peine. Ils prétendent combattre la superstition populaire et en même temps n’ont trouvé d’autre moyen dans ce but que de réduire l’Islam à un simple règlement de police. Or, tout le monde sait que les cadavres dogmatiques sont sans vie et que le wahhabisme, en tant que religion vivante, n’est possible que dans une société primitive et ethniquement homogène. Cette forme protestante de l’Islam est, du reste, aussi exclusive, aussi territoriale que la superstition populaire. L’une est intellectuelle, l’autre sentimentale ; mais toutes deux résultent de la même mentalité. Un certain voyant, observant le phénomène, a dit que « les philosophes sont des superstitieux ».

 

C’est ainsi que cette bande est l’adversaire la plus enragée d’Ibn Arabi ; à tel point que le bâch-mufti ne put faire moins que de se les mettre à dos. Vous pouvez donc juger par vous-mêmes de la sincérité et de l’intelligence des francs-maçons qui traînent dans la boue le plus grand philosophe, le plus universel et le plus tolérant, non seulement de l’Islam mais du monde entier ; le seul théologien qui, peu importe en quelle religion, a introduit la religion du gentilhomme (Dinul murû-‘ati) dans l’orthodoxie. Mais le Grand Maître dans son éthique a déjà condamné tout l’Orient moderne avec l’exceptionnelle sévérité par laquelle il juge l’usure, puisqu’il traite quasiment d’apostats ceux qui la pratiquent.

 

Du reste ces gens sont portés par un courant de malédiction tellement puissant qu’ils sont encore plus nuisibles à leurs propres amis qu’aux adversaires. C’est en suivant leurs conseils que Lord Cromer, sans le vouloir, oh certes ! et sans le savoir, rendit plus de services à la diplomatie allemande en Orient que le plus habile des agents du Kaiser. Mais nous qui n’aimons pas l’Allemagne, nous ne sommes pas content d’un tel fait. Et si l’Angleterre voulait vendre son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, elle devait au moins en avertir à temps ses vieux admirateurs.

 

Avant d’entreprendre notre campagne islamophile nous prions Dieu de nous donner pour ennemis Ses ennemis et pour amis Ses amis. Et nous avons le Cheikh Râchid et nous avons le Cheikh ‘Elîch.

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V7 – 20 mars 2015

LA MOSQUÉE « HUMBERT »

(Voir numéros 3-4)

 

Le Uléma Cheikh Mohammad Scherbatly, notre estimé collaborateur et ami, a publié, dans le dernier numéro de cette Revue, dans la section arabe, un article concernant la mosquée Humbert Ier. L’article, intitulé « Le caractère islamique et les fureurs des hypocrites », doit clore la bouche des adversaires, même s’il y en a d’autres que celui que nous avons nommé, et rassurer quelques hésitants. Nous en donnons de toute façon un large résumé dans cette partie.

La preuve la plus manifeste que Mohammad est prophète est qu’il a été envoyé pour toute l’humanité, sans distinction de races ni de religions. Sans doute ceux qui accusent les Musulmans de fanatisme se trompent-ils de beaucoup et calomnient-ils les caractères très généreux de notre religion ; celle-ci commande de faire le bien et de ne pas faire le mal. Un exemple de l’esprit qui anime les Musulmans a été donné par le vertueux Uléma Cheikh ‘Abd Al-Rahmân ‘Elîch dans sa lettre envoyée à S. E. le marquis Salvago Raggi, Gouverneur de l’Érythrée : le Cheikh le remercie d’avoir protégé les Musulmans dans le pays qu’il gouverne et lui souhaite biens et fortune s’il continue à traiter tous les hommes avec justice, sans distinction entre Italiens et Arabes, entre Occidentaux et Orientaux, entre Chrétiens et Musulmans. N’est-ce pas la preuve que l’Islam est loin de tout fanatisme ?

Le Prophète dit : « J’ai été envoyé pour compléter les vertus ». Et, en effet, il a complété les vertus et répandu parmi les hommes la connaissance des droits de Dieu. Il n’appartient pas à l’Islam de faire du mal à autrui ni de l’humilier en lui montrant que sa croyance est fausse et que ses rites sont des fables. Au contraire, l’Islam réprouve ceux qui maltraitent les possesseurs d’un livre divin (les Chrétiens et les Israélites). Dieu a dit dans le Coran : « Vous ne devez les contredire qu’avec douceur ». C’est pourquoi les Musulmans sont loin du fanatisme et ne recèlent en leur cœur ni haine ni mépris pour ceux qui sont hostiles à leur religion.

Nous avons publié la lettre du grand, vertueux Uléma, afin de faire comprendre aux ignorants, sots et hypocrites, qu’en allant contre les œuvres des grands Ulémas sincères de l’Islam qui servent le dessein du Prophète, ils ne font que provoquer la haine de l’Europe contre l’Islam et les Musulmans. Loué soit Dieu, tous ont respecté l’œuvre du Cheikh ‘Elîch, à l’exception d’un levantin hypocrite qui fait une revue en arabe et la publie en Égypte. Cet individu prétend que l’œuvre du Cheikh, qui a fait don au roi d’Italie d’une mosquée afin d’être utile aux étudiants musulmans des colonies italiennes qui sont à Al-Azhar, est une innovation en matière de religion. Avez-vous jamais conçu, ô frères Musulmans, qu’un tel fait puisse porter atteinte aux principes de l’Islam ?

Mais cet ignorant et hypocrite, en publiant l’article dans sa Revue n’a fait qu’afficher sa propre nullité et n’a rien démontré d’autre sinon qu’il cherche à semer la discorde entre les Musulmans d’Égypte et leurs Ulémas, et veut rendre haïssable aux souverains européens la religion musulmane en faisant croire que l’œuvre du Cheikh est contraire à l’Islam. Et en même temps, il n’a trouvé ni un verset du Coran ni un dit du Prophète qui prouve ses assertions ; or tous les discours du Prophète et le Coran confortent l’œuvre du Cheikh ‘Elîch. Pour mieux démontrer l’ignorance de ce levantin, il suffit ici de dire que, lorsque lord Cromer publia dans son dernier rapport un mot de blâme contre la religion musulmane, il écrivit audit lord pour lui dire que, si S. E. entendait blâmer le Coran, il avait tort ; si le blâme portait par contre sur le fiqh (le fiqh n’est autre que la réunion des discours du Prophète ; toutes les lois se basent sur le fiqh), alors il avait raison ! Et il nous semble que cela suffit à faire connaître sa valeur.

En blâmant l’œuvre du grand Uléma, il a commis une erreur presque aussi grande que celle commise en approuvant les paroles de lord Cromer. Prétendrait-il connaître la religion mieux que le Cheikh ‘Elîch? Connaître les lois islamites mieux que le plus grand Imam ? Quelle innovation hérétique fit donc le Cheikh en faisant construire la mosquée et la dédiant au Roi Humbert ? L’Italie n’en fera-t-elle pas un refuge pour ses ressortissants musulmans, les aidant ainsi à acquérir la science et à pouvoir vivre dans ce pays, tandis que les Somaliens, les Érythréens, et les autres ressortissants italiens ne trouvaient nul refuge religieux ? Cette œuvre d’honneur rendu serait-elle une innovation néfaste pour la religion ?!

Notre religion permet qu’un Chrétien construise une mosquée et l’entretienne ; de plus, tout Chrétien qui édifie un ouvrage semblable et produit donc un bien pour les Musulmans sera récompensé par Dieu, comme nous l’apprennent les fatwas des Ulémas, des chefs et des Imams des quatre rites islamites. Le Cheikh ‘Elîch est un homme qui encourage tous ceux qui font un peu de bien pour les Musulmans à continuer à en faire. Son existence est donc une bénédiction pour le monde musulman, et l’existence de la mosquée Humbert est un fait qui dément radicalement la légende du fanatisme.

 

C’est pourquoi, avant de parler des fatwas délivrées par les Imams sur la question, nous remercions le Cheikh ‘Elîch pour son œuvre. Et maintenant, pour clore la bouche des mauvais et des intrigants, nous donnons ci-dessous des faits rapportés par les suivants du Prophète.

 

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L’Uléma Al-Samhûdi dans son livre intitulé « Khulaçat el-Wafâ bi-Akhbar Dâr El-Mostafa » (Le résumé fidèle de l’histoire de la ville du bien-aimé) édité par la grande Imprimerie officielle à la fin de Dhul Qa’da 1285, au chapitre VIII, qui traite de la visite du calife Al-Walîd, fils du calife ‘Abd Al-Malik, dit :

Râçin raconte que la mosquée du Prophète, après l’agrandissement qu’y apporta le calife ‘Othman ben ‘Affan, que Dieu l’ait en gloire, ne fut plus touchée ni par le calife ‘Alî, que Dieu le bénisse, ni par le calife Mo’âwiyyah, que Dieu le bénisse, ni par Yazîd ni par Marwân ibn ‘Abd Al-Malik, mais seulement par le calife Al-Walîd, fils du calife ‘Abd Al-Malik, lequel avait alors comme représentant et gouverneur à la Mecque et Médine ‘Umar ibn ‘Abd Al-‘Azîz. Comme le rapporte également l’historien Ibn Zibâla, ledit calife Al-Walîd écrivit à l’empereur des Grecs : – Nous voulons restaurer la mosquée de notre Prophète ; je te prie donc de m’aider à cette restauration, en envoyant des ouvriers, marbres et décors. –L’empereur envoya une grande quantité d’ornements, vingt ouvriers qui en valaient cent, 800 000 deniers, des luminaires avec les chaînes pour les suspendre.

Yahia raconte ensuite : J’ai entendu dire par Quddamah ibn Mûssâ que l’empereur lui avait envoyé 40 Grecs, 40 Coptes, 40 000 miscals d’or 26 et de nombreux chargements d’ornements.

La mosquée fut ainsi magnifiquement restaurée grâce aux secours d’un prince chrétien et au travail d’ouvriers chrétiens.

On tire donc ainsi de l’histoire de l’Islam une véritable preuve de ce que les grands califes n’hésitaient pas à demander et accepter les aides de ceux qui n’étaient pas Musulmans, y compris pour la reconstruction des mosquées, et ne s’opposaient pas à ce qu’un Musulman soit l’obligé d’un Chrétien. Nous n’arrivons donc pas à imaginer d’où le cheikh du « Manar » a pu tirer le bien-fondé des billevesées dont il barbouille les pages de sa revue.

Mais, pour ne pas être trop long, nous voudrions indiquer ici quelle a été la fatwa des Imams des Musulmans dans une affaire très semblable à celle-ci. Et nous pensons que notre indication pourra servir de sanction et de châtiment aux renégats qui veulent éteindre la lumière de la vertu avec leur bouche, tandis que Dieu veut que Sa lumière demeure ; Lui qui donne la victoire aux hommes purs, sincères, fidèles.

Voici donc la question que nous donnons comme exemple, celle de Monsieur Léon Lambert, le célèbre négociant français, telle que nous la tirons des journaux qui en parlèrent, en particulier le « Manid » dans son numéro daté du lundi 7 Jumâdah al-Awwal 1323 (10 juin 1905), sous le titre « Une mosquée en France » :

– L’un des négociants français résidant en Égypte, Monsieur Léon Lambert, s’employa à construire une mosquée à Paris, présenta dans ce but une requête à la République française, demandant la cession d’une parcelle de terrain en centre-ville, afin d’y ériger la mosquée, et demandant en outre des aides financières. Il provoqua aussi de la part des vertueux Ulémas une fatwa afin de savoir si la chose était licite. Voici sa requête :

Le Caire, 24 janvier 1905

Que disent les vertueux Ulémas et le grand Cheikh, chef de la Mosquée d’El Azhar, et tous les Ulémas d’Égypte, en regard d’un homme français, nommé Léon Lambert, demeurant au Caire avec ses fils et habitué à se rendre souvent à Paris, capitale de la France. Lors de ces voyages il eut l’occasion de voir de nombreux Musulmans résidents ou de passage là-bas, lesquels déploraient qu’il n’y ait pas à Paris une mosquée où accomplir leurs fonctions religieuses. Ce Français donc, depuis de nombreuses années, a demandé au gouvernement français de concéder une parcelle de terrain afin d’y construire une mosquée, mais Dieu voulut qu’alors de nombreux obstacles entravent la réalisation de l’intention. Aujourd’hui de nombreux Musulmans l’ont chargé de mener à terme l’ouvrage bénéfique et il veut d’abord solliciter l’autorisation des Ulémas de l’Islam, afin que leur avis constitue une raison légale de demander au gouvernement français le terrain et l’engagement de veiller à ce qui est utile aux Musulmans. Il est cependant nécessaire que les Ulémas sachent qu’il ne professe pas la religion musulmane. Peut-il donc s’occuper de ce qu’il propose ? Répondez et vous serez récompensés par Dieu.

Léon Lambert

Voici la réponse :

À LÉON LAMBERT ET SES FILS

La réponse à la requête directe du susnommé à S. S. le chef d’El Azhar et aux plus grands Ulémas d’El Azhar est que, comme il a demandé s’il lui était permis de construire une mosquée pour les Musulmans, ils répondirent que c’était licite et que c’était à lui que devait revenir la récompense de Dieu pour cet ouvrage bénéfique aux Islamites :

Louange à Dieu unique, salut et prière à celui après qui il n’y a pas de prophète, à lui et à ses descendants et suivants.

Si le Français possède le terrain et la construction et cède le tout aux Musulmans, alors la construction devient une mosquée et il sera récompensé.

Même si le terrain et la construction restent en sa possession, s’il y a également une mosquée il sera néanmoins récompensé pour avoir ainsi œuvré.

 

[Signé :]

 

  • ‘Abd Al-Rahmân Al-Charbinî – chef d’Al-Azhar
  • Suleymân Al-‘Abd, Mohammed Al-Khâlibî, Mostafâ Al-Hahawî, Mohammed Al-Najidî – Châfi’ites
  • Ahmed Mohammed Naçr Al-Madwî, Harûn ‘Abd Al-Razzâq, ‘Alî Kabwâ Al-Hadwî – Malékites
  • Mohammed Râfi’ Al-Bachrawî – Hanafite

Abdul Hâdî Agueli

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Annexe 1

Par un heureux concours de circonstances, le blog Œuvre de René Guénon a fait paraître la copie d’un texte, semble t-il inédit, de René Guénon que nous reproduisons ci-dessous et qui apporte un éclairage important sur le rôle de certains personnages dont Agueli se rendra compte plus tard de la duplicité tout en donnant certaines précisions sur le rôle des Senoussis ainsi que sur celui des Jeunes Turcs dans la chute imminente de l’Empire ottoman.

« En tête de son numéro du 11 février dernier, le Giornale d’Italia publiait un article de son envoyé spécial au Caire sur « les relations anglo-italiennes dans l’Afrique du Nord ». L’organe de M. Sonnino semblait avoir surtout en vue de déprécier quelque peu, par cet article, la politique musulmane de M. Giolitti ; il est à regretter que cela lui ait fait négliger d’autres côtés de la question, pourtant fort intéressants, et sur lesquels il paraît d’ailleurs n’avoir été que très imparfaitement renseigné. Possédant certains détails complémentaires sur les événements dont il s’agit, et ayant même connu quelques-uns des personnages qui y ont joué un rôle, nous avons pensé qu’il pouvait être bon de remettre les choses au point.

Il est certain que la politique musulmane de l’Italie n’a pas eu tout le succès qu’en espérait M. Giolitti ; cependant, l’impartialité oblige à reconnaître que, sous l’inspiration de celui-ci, il fut fait des efforts très réels et très sérieux pour gagner l’esprit des populations islamiques. On peut citer notamment, en ce sens, la fondation d’une mosquée dédiée à la mémoire du roi Humbert, avec l’approbation des principales autorités religieuses, et édifiée au Caire, en face de la célèbre Université musulmane d’El-Azhar. Vers 1907 parut, au Caire également, une revue intitulée Il Convito, rédigée en italien et en arabe, et qui avait pour directeur un ami personnel de M. Giolitti, le Dr Enrico Insabato. Ce dernier, dont le Giornale d’Italia ne cite même pas le nom, fut un de ceux qui prirent la part la plus active aux négociations engagées de divers côtés, et en particulier avec les Senoussi ; mais il se trouva un personnage qui, tout en prétendant servir d’intermédiaire dans ces négociations, fit en réalité tout ce qu’il put pour les faire échouer, et qui y réussit. Ce personnage n’était autre que l’interprète de la Légation italienne, Mohammed Elwi Bey, lequel, bien loin d’être « désintéressé et de bonne foi » comme le croit le correspondant du journal italien, était tout simplement un agent déguisé de l’Allemagne, placé là tout exprès pour contrecarrer les projets italiens, et qui ne jouait au mégalomane que pour mieux détourner l’attention de ses véritables agissements.

Ce qu’il faut que les Italiens sachent bien, en effet, c’est que l’échec d’une politique dont ils auraient pu retirer de très grands avantages est imputable, non à l’Angleterre comme ils paraissent enclins à le croire, et comme le déclare même très nettement le Giornale d’Italia, mais à l’Allemagne, qui fournissait les Senoussi d’armes et de munitions contre ses propres alliés, et qui, aujourd’hui encore, n’a certainement pas renoncé à ses intrigues, tant en Tripolitaine qu’en Érythrée.

L’actuel Sheikh Senoussi était depuis fort longtemps sous l’influence allemande, bien que l’attitude qu’il a adoptée depuis peu permette de penser qu’il commence à s’en dégager ; peut-être la façon maladroite, et d’ailleurs parfaitement illégale du point de vue de la Shariyah, c’est-à-dire du droit musulman, dont le gouvernement de Constantinople a prétendu faire proclamer la guerre sainte, à l’instigation de l’Allemagne, n’est-elle pas tout à fait étrangère à cet heureux changement. Ce qu’il y a de certain, en tout cas, c’est que le Sheikh Senoussi, pour s’être fait l’instrument des ambitions allemandes, a été désavoué par beaucoup de ses anciens partisans, et même par des membres de sa propre famille, qui résident à Louqsor . Ce qu’on lui a surtout reproché, c’est d’avoir laissé perdre la Barakah (influence spirituelle) de son Ordre pour le réduire à n’être plus qu’une organisation à peu près exclusivement politique. Aussi les Senoussi sont-ils privés maintenant de toute la considération dont ils ont pu jouir autrefois dans l’Islam, et un fettwa d’excommunication a même été lancé contre eux à la suite d’incidents qu’il serait trop long de rapporter ici en détail27 . Nous ajouterons simplement, à ce propos, qu’il y a un certain « panislamisme », celui des Jeunes-Turcs en particulier, qui n’est en réalité qu’un pangermanisme déguisé, et qui n’a rien de commun, si ce n’est une dénomination usurpée, avec le véritable panislamisme traditionnel, affirmation purement doctrinale d’un droit tout idéal, sans aucun rapport avec des visées politiques quelconques. Ce qui donne à cette remarque toute sa valeur, dans les circonstances actuelles, ce sont les rapports étroits que présente cette question du panislamisme avec celle du Khalifat, qui s’est déjà posée avec une certaine acuité au cours de ces dernière années, et qui devra forcément être résolue après la chute, aujourd’hui imminente, de l’empire ottoman. Un tel problème est trop grave et d’une trop haute importance, au point de vue même de l’influence française dans les pays musulmans, pour qu’il nous soit possible de nous en désintéresser ».

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  1. Notons à ce propos que l’habitude prise par certains « guénoniens » musulmans de commémorer celle-ci en suivant le comput grégorien cache un fait peu connu dont nous sommes surpris qu’il n’ait pas été, à notre connaissance, relevé avant nous ; en effet René Guénon est mort dans la nuit allant du dimanche 7 au lundi 8 janvier 1951, soit – selon le comput islamique cette fois – la nuit du dernier lundi (laylatu-l-ithnân) de Rabî’ Al-Awwal 1370, c’est-à-dire le même jour de la semaine et le même mois de l’année où le Prophète Mohammed ﷺ a quitté ce monde (et où il est né selon certaines narrations authentiques). Si on ajoute à cela que, en Egypte et au Caire en particulier, les turûq célèbrent chaque nuit du mois en question sa naissance (mawlid), récitant et chantant sa geste (sirah), invoquant Allah et priant sur lui ﷺ, comment ne pas voir dans cette date une indication de plus quant à la nature profondément mohammédienne de l’Esprit qui anime toute l’œuvre du Cheikh Abd Al-Wâhid Yahyâ – René Guénon ? [Voir à ce propos les précisions données par le Cheikh Zakî Al-Dîn] []
  2. Cf. Michel Vâlsan, « L’Islam et la Fonction de René Guénon » (Études Traditionnelles n° 305 Janv. – Fév. 1953, p. 14.). []
  3. Voici les termes même de cette dédicace : « A la mémoire vénérée de Esh-Sheikh Abder-Rahmân Elîsh El-Kebir, El-Alim, El-Malki, El-Maghribi à qui est due la première idée de ce livre. Meçr El-Qâhirah 1329-1349 H ». Sur les différentes initiations islamiques reçues par René Guénon, cf. notamment la première partie de l’étude de Mohammed ‘Abd es-Salâm sur René Guénon et la Tarîqah Mohammediyyah Châdhiliyyah. []
  4. Cet ouvrage a été édité une première fois en 1911 et ne semble pas avoir connu de réédition jusqu’à celle publiée récemment (2012) par Dâr al-Kutub Al-‘Ilmiyyah (DKI) sur laquelle nous basons notre travail []
  5. La mention du Cheikh ‘Abd Al-Rahmân ‘Elîch et de son entourage figure en effet dans le chapitre conclusif de l’ouvrage relatif au blâme porté, par l’auteur lui-même et par certains savants d’Al-Azhar dont il a recueilli le témoignage direct, à l’encontre du célèbre Jamal Al-Dîn Al-Afghânî et de ses « disciples »  Mohammed Abduh et Rachîd Ridâ. []
  6. Nous voyons ici un tawfîq remarquable et un encouragement à poursuivre l’étude respective de ces deux œuvres, dans la continuité du travail entrepris dans cette direction sur le présent site depuis sa fondation. Nous pensons par ailleurs que l’intérêt de cette étude conjointe n’aura pas échappé à la sagacité de Michel Vâlsan – Cheikh Mostafâ Abd Al-Azîz ; en effet les deux prières du Cheikh Al-Akbar traduites et annotées par lui puis publiées de manière posthume dans les Etudes Traditionnelles en 1974-75 figurent en bonne place dans le plus célèbre recueil consacré à la prière sur le Prophète ﷺ du Cheikh Nabbahânî (Afdalu-ç-çalâwât). De plus, certains indices laissent à penser qu’il a eu recours au commentaire de l’auteur pour son annotation (cf. la note 10 en particulier de sa traduction de La prière sur le Prophète d’Ibn Arabi). []
  7. La traduction proposée – qui n’aurait pu voir le jour sans une aide amicale que nous remercions ici vivement – se base sur le texte original La Moschea ”Umberto” mis à disposition par le site suédois Agueliportalen qui, suppléant à l’absence de toute réédition d’articles issus d’Al-Convito (depuis plus d’un siècle ! ), propose certains des écrits d’Abdul Hâdî qui y sont parus (en italien) [désormais inaccessible sur ce site, ces textes ont été repris par nous ici] ; ceux-ci sont issus, semble-t-il, des mêmes numéros que ceux auxquels a eu accès Michel Vâlsan, parmi lesquels on notera tout particulièrement les Note sull´islam et la série sur El Akbariya dont nous espérons pouvoir produire à l’occasion quelques nouveaux extraits (notamment le passage intitulé « Comment lire Ibn Arabi »). []
  8. Ceci dit sans oublier ce que ce dernier doit lui-même, sous ce rapport notamment, à Abdul Hâdî. Cf., par exemple, nos remarques sur la traduction du terme tawhid par « Identité suprême ». []
  9. Pour plus de clarté, nous avons essayé d’uniformiser autant que possible les systèmes de transcription utilisés par les différents auteurs. []
  10. Cf. L’Islam et la Fonction de René Guénon. On verra plus loin, grâce aux précisions fournies par Abdul Hâdî, que le point de vue universel du Cheikh ‘Elîch transparaissait même dans ses positions les plus extérieures []
  11. Al-Madrasa ash-Shâdhiliyya al-hadîtha wa imâmuhâ Abû-l-Hasan ash-Shâdhilî – Le Caire 1968. []
  12. Traduit en français par A.W. Gouraud et co-édité par Albouraq-GEBO sous le titre Un soufi d’Occident René Guénon Shaykh ‘Abd-al-Wâhid Yahyâ. []
  13. Études Traditionnelles, janv.-fév. 1969 –  Des extraits du chapitre revu paraîtrons dans la revue Al-Muslim du Cheikh Mohammed Zakî Al-Dîn dès 1957.  Sur les liens entre ces différents auteurs voir aussi le compte-rendu de la visite du Cheikh Mostafâ Abd el-’Azîz (Michel Vâlsan) à la ‘Achirah Muhammadiyyah. []
  14. Il publia une épître consacré à la défense de l’enseignement traditionnel à al-Azhar contre certaines visées « réformistes » et modernistes sur laquelle nous espérons revenir à une autre occasion, in châ Allah []
  15. Le texte porte à chaque fois « ‘Ulaych » ; nous conservons cependant la transcription habituelle « ‘Elîch ». []
  16. Sur les précisions entre crochets cf. supra notre introduction (C). []
  17. Litt : aux souffles (anfâs). []
  18. Comme précisé dans l’introduction, l’édition imprimée récemment ne donne pas le nom du fils du Seyyid Mohammed. S’agit-il d’une erreur d’édition ou le Cheikh Al-Nabbâhanî a t-il jugé suffisant la précision donnée dans le sous-titre du passage que nous traduisons ? La première hypothèse n’est pas impossible car certaines éditions des ouvrages de l’auteur sont particulièrement fautives. Ces altérations ont parfois même eu lieu du vivant de l’auteur comme en témoigne notamment l’édition de « Sa’adâtu-d-Darayn » publié par DKI qui reproduit un addenda de l’auteur contenant une dizaine de prières sur le Prophète  ﷺ omises dans la première édition de l’ouvrage. Paradoxalement, le même éditeur reproduit cet addenda tel quel, en amont du texte altéré, alors que l’auteur y demande justement qu’on insère de nouveau ces prières et leur commentaire dans le corps du texte, conformément à son manuscrit original ! L’édition de Dâr Al-Fikr ne présente pas cet inconvénient mais, malheureusement, elle est davantage fautive que celle proposée par DKI. []
  19. C’est à dire vers 1309 (env. 1890). []
  20. C’est-à-dire en 1328 (env. 1910) . []
  21. Lieu de la dernière grande expédition menée par le Prophète ﷺ . []
  22. Sur ce personnage cf. annexe 1 infra. []
  23. Dans La Gnose, Agueli déclarera « Le lecteur qui a bien voulu me suivre jusqu’ici sans lassitude ni irritation, peut facilement voir que le don humanitaire n’est que la juste compréhension de nos avantages et désavantages matériels. En effet, tout le monde comprend qu’il est utile à tout le monde que tout le monde ait l’indispensable pour vivre d’une façon humaine. La véritable charité ne commence qu’avec la bête ; elle continue par la plante, mais alors elle exige les sciences de l’initié. Ces sciences conduisent à l’Alchimie, qui est la charité humaine vis-à-vis des pierres, des métaux, c’est-à-dire vis-à-vis de la nature inorganique. Le comble de cette charité est le don du Soi aux nombres primitifs, car alors on soutient l’Univers par son souffle rythmé. Je me permets d’indiquer que la Charité cosmique progresse dans le sens inverse de l’évolution de la matière, comme on dit vulgairement. » ( « L’universalité en Islam » ). [Note du traducteur] []
  24. Cette courte formule pourrait certainement être illustrée par les rapports entre l’Emir Abd el-Qâdir et la maçonnerie. A propos du Cheikh Abd Al-Rahmân Elich Al-Kabîr et son célèbre disciple, Michel Vâlsan écrivait dans L’islam et la fonction de R.G. : « le Cheikh Elîch semble avoir eu aussi une certaine connaissance de la situation de la Maçonnerie et de son symbolisme initiatique. C’est ainsi que René Guénon nous écrivait une fois que le Cheikh Elîch « expliquait à ce propos des lettres du nom d’Allâh par leurs formes respectives, avec la règle, le compas, l’équerre et le triangle ». Ce que disait ainsi le Cheikh Elîch pourrait avoir un rapport avec l’une des modalités possibles de la revivification initiatique de la Maçonnerie. En tout cas, par la suite, une bonne part des articles de son grand disciple a été consacrée au symbolisme et à la doctrine initiatique maçonnique, et cet important travail apparaîtra de toutes façons comme une contribution de l’intellectualité et de l’universalité de l’Islam, car René Guénon s’appelait alors depuis longtemps ‘Abd Al-Wahîd Yahya et était lui-même une autorité islamique ». Au sujet du « double rattachement » à la maçonnerie et au soufisme, nous ne pouvons que renvoyer à l’importante mise au point de Mohammed Abd es-Salâm . Quant au Cheikh Nabahânî, il était fondamentalement hostile à la maçonnerie en terre d’islam, voyant uniquement en celle-ci – à l’instar de la plupart des autorités islamiques de son temps – une véritable « machine de guerre » athée et anti-traditionnelle. C’est d’ailleurs un de ses griefs récurrents à l’encontre des maîtres de Rachîd Ridâ. []
  25. A notre connaissance, Agueli n’a pas eu le temps de traiter ce point en détail, tout juste indique t-il dans « Al-Akbariyyah » (p. 134) que la « suppression des coutumes pieuses et nobles fût le premier acte de l’esprit  nouveau dans islam », c’est à dire comme précise l’auteur en note  » la F[ranc-] M[açonnerie] orientale qui s’est peu à peu transformé en nationalisme ». Plus loin, il mentionne de concert le « nationalisme » et les « jeunes turcs » sur les liens entre lesquels nous ne pouvons que renvoyer à René Guénon : « pour prétendre instaurer dans l’Islam des « nationalismes » divers, il faut toute l’ignorante suffisance de quelques « jeunes » Musulmans, qui se qualifient ainsi eux-mêmes pour afficher leur « modernisme », et chez qui l’enseignement des Universités occidentales a complètement oblitéré le sens traditionnel ». Voir aussi le texte du même auteur reproduit en annexe. []
  26. Soit environ 185 Kg d’or d’après le Dictionnaire universel des poids et mesures anciens et modernes de Horace DOURSTHER – N.D.T. []
  27. Nous signalerons à ce propos un fait assez curieux, et peu connu, de la récente histoire des sociétés secrètes musulmanes : le fettwa (décret) d’excommunication qui fut lancé, il y a quelques années, contre les Senoussis, ne fut motivé que par un seul chef d’accusation : celui d’avoir laissé mourir d’inanition, dans le désert, un nombre respectable de chameaux » (Le Sphinx, La France Antimaçonnique, 7 mai 1914, Dernière réponse à M. Gustave Bord, note 6). – précision du blog Œuvre de René Guénon. Sur le rôle de la Senoussiyyah en Lybie, il y a lieu de rappeler les fait suivants, qui se rapporte au deuxième successeur du Sheikh évoqué par Guénon et qui laissent entrevoir une certaine « restauration » de l’esprit initiatique dans cette Confrérie, w’Allah a’lam. []

par le 27 janvier 2014, mis à jour le 20 juillet 2016