Rapports symboliques entre Nûr et Barzakh – L.D.L.H

Cet article est issu de notre étude intitulée « Commentaire de la prière sur le Prophète » de la Lumière Essentielle » (en-Nûr edh-dhâtî), dont la dernière version au format PDF est disponible sur le Porteur de Savoir

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Rapports symboliques entre Nûr et Barzakh

 

Comme nous l’avons rappelé dans notre article «  Notions générales sur la Lumière (Nûr) », la Lumière d’Allah est la Lumière non-manifestée, Absolue et Eternelle, tandis que la Lumière mohammedienne occupe la station suprême dans le monde manifesté qu’elle illumine dans son ensemble 1 . Pourtant, cette présentation du symbolisme de la lumière trahit un caractère quelque peu « catégorique», voire restrictif, si l’on omet de dire que cette conception n’est pas exclusive d’autres points de vue ; l’un d’entre eux, précisément, mérite quelques remarques supplémentaires en raison de l’importance qu’il revêt pour cette étude.

Rappelons pour commencer que, dans le Taçawwuf, le Prophète – sur lui la prière et le salut – est couramment envisagé à travers sa fonction ésotérique d’Intermédiaire ou de Médiateur (Wâsit) ; pour ne prendre des exemples que dans les textes que nous avons déjà cités, le Cheikh el-‘Alawi emploie l’expression d’« Intermédiaire Suprême entre le Vrai et Sa Création » (el-Wâsit el-’Udhma bayna el-Haqq wa Khalqa-Hu) ; pour le Cheikh el-Akbar, le Prophète est encore l’ « Intermédiaire situé entre le Manifesté (wujûd) et le Non-Manifesté (‘adam)» et le « Lien du rattachement de l’éphémère à l’éternel », en référence au verset « il a séparé les Deux Mers qui se touchent ; entre elles il y a une barrière (barzakh) qu’elles ne débordent pas »  2.

Comme l’aura compris le lecteur averti, ces expressions se rapportent toutes au symbolisme de l’ « Isthme Suprême » (Barzâkhiya el-kubrâ) qui sépare le Manifesté et le Non-Manifesté ; Barzakh par excellence, il est le prototype (açl) de tous les barâzikh secondaires et dérivés, qui ne sont que ses spécifications suivant l’indéfinité des degrés de la manifestation, dans laquelle ils remplissent chacun une fonction analogue à la sienne, bien qu’à un degré moindre, entre deux domaines consécutifs de l’existence dont ils sont l’ « interface » 3.

Dès lors, il est intéressant d’établir quelques rapprochements généraux entre la conception ésotérique du Barzakh et celle de la lumière. Tout d’abord, le Barzakh Suprême est clairement identifié à la réalité mohammedienne que l’on désigne par le nom ésotérique d’ « Isthme des isthmes » (Barzakh el-barâzikh). Les barâzikh secondaires, quant à eux, peuvent être considérés comme autant de pôles régissant des domaines de l’existence, et sont ainsi essentiellement identiques aux « lumières » de l’existence dont nous avons parlé dans notre article précédent 4 . En outre, ces lumières procèdent toutes de Lumière mohammedienne dont elles ne sont que des spécifications, selon les conditions de manifestation propres à chaque domaine de l’existence, au même titre que les barâzikh procèdent tous du Barzakh Suprême qu’ils déterminent pour chacun de ces domaines. Gardons enfin à l’esprit que la lumière mohammedienne n’est qu’une participation à la nature de la Lumière divine, transcendante, qui est éminemment la Lumière de toute choses et qui se détermine elle-même dans tous les ordres de possibilités, sans qu’aucune de ces déterminations ne puissent l’affecter en quoi que ce soit. Or, à ce niveau également, qui est celui de l’Etre pur, il est encore possible de souligner une concordance avec un aspect transcendant du Barzakh, qui est qu’Allah « en tant qu’il se distingue de sa Création » 5 .

Le Barzakh est donc essentiellement identique à la Nûr, dans sa réalité transcendante en tant qu’il désigne Allah, dans sa réalité d’Isthme Suprême en tant qu’il est la « face intérieure » de la Nûr el-mohammedî, et dans toutes ses spécifications à travers barâzikh lumineux de l’existence. Voyons maintenant quelques aspects complémentaires des rapports, somme toute assez complexes, qui unissent ces deux notions car certains d’entre eux nous permettent d’envisager la Nûr el-Mohammedî sous un angle nouveau.

Comme nous l’avons dit, chaque barzakh se situe à l’ « interface » de deux domaines vis-à-vis desquels il assure une double fonction de séparation et d’union ; cette réalité intermédiaire garantit donc la parfaite continuité de tous les états d’être en même temps qu’elle est le lieu du « passage » par excellence 6. En effet, si la Rûh el-Mohammediyah, ou la Nûr el-Mohammedî, peut ne pas être exclusivement considérée comme la face créée de la lumière, mais également comme la réalité intermédiaire entre cette dernière et la lumière divine, donc non-manifestée par l’une de ses faces, cette réalité est bien le « point de passage » auquel les êtres manifestés devront s’identifier pour atteindre l’extinction en Allah (el-fanâ) et réaliser ce que Guénon appelle la « sortie du Cosmos ». Dans le symbolisme spatial, cette fonction médiatrice à l’égard de tous les êtres est symboliquement représentée par les phases d’expansion et de concentration de la sphère de pure lumière primordiale de la Nûr el-mohammedî ; dans la phase expansive, le centre de cette sphère, qui n’est lui-même que l’affirmation du point principiel non-manifesté, déploie ses propres possibilités et remplit l’espace tout entier telle l’onde lumineuse se propageant depuis sa source, effectuant ainsi le « passage » de l’unité principielle à la multiplicité de la manifestation ; dans la phase de concentration, ces possibilités sont réintégrées dans le point central, où elles sont toutes contenues en principe à l’état non-manifesté 7. En somme, la sphère de la Nûr el-mohammedî, et plus particulièrement son centre en tant que « point de jonction » entre le non-manifesté et le manifesté, est le véritable « Cœur du Monde » et le « cosmos » tout entier est vivifié par les « pulsations » de cette sphère, qui est proprement le barzakh par excellence »8.

Cette réalité que nous avons jusqu’à présent envisagée sous son aspect macrocosmique a bien entendu une correspondance à l’échelle individuelle 9. Sans nous attarder sur ce point que nous appréhenderons plus loin pour mettre en avant les effets initiatiques de la Prière du Cheikh Abu-l-Hassan, nous nous contenterons de rappeler que la Nûr el-Mohammedî, envisagée comme le « Cœur du monde » est identique, en vertu de l’analogie constitutive du macrocosme et du microcosme, au « germe » spirituel contenu symboliquement dans le cœur, à l’état latent pour l’homme ordinaire, mais que la transmission de l’influence spirituelle lors de l’initiation aura « pour effet de « vivifier » (non pas en lui-même, bien entendu, mais par rapport à l’être dans lequel il réside), c’est-à-dire en somme de rendre « actuelle » sa présence qui n’était tout d’abord que potentielle» 10.

V2 – 30 aout  2010 (modification de l’avant dernier paragraphe)

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Lire l’article qui précède                                                Lire l’article qui suit

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  1. ErRûh, essentiellement identique à En-Nûr, est également connu pour ce double aspect : du côté de la non-manifestation, Er-Rûh el-Ilâhî ou Er-Rûh el-Quds, est l’Esprit divin, incréé, tandis que du côté de la manifestation, Er-Rûh el-kullî est l’Esprit Universel, créé, qui n’est autre que Er-Rûh el-mohammediyah. Concernant sa face non-manifestée, le Cheikh Jilî dit que « le Saint-Esprit (Rûh el-Quds) est l’Esprit des esprits ; Il transcende l’Existence, de sorte qu’il n’est pas permis de l’appeler créé, car Il est un aspect particulier de Dieu, en vertu duquel le monde subsiste. Il est Esprit, mais non pas comme les autres esprits, car il est l’Esprit de Dieu, et c’est Lui qui a été insufflé à Adam. . .» ; quant à sa face manifestée, « c’est l’Ange que l’on nomme, dans la terminologie soufie, « la Vérité par laquelle (les choses) sont créées ». Il est aussi la Réalité Mohammédienne (el Haqiqat el-mohammediyah). Dieu regarda cet Ange tout en se regardant Lui-même ; Il le créa de Sa lumière et créa de lui le monde. . .» (Jilî, el-Insân el-kâmil, chap. XL et XLI, respectivement intitulés « l’Esprit Saint » et « l’Ange nommé l’Esprit », traduction inspirée de T. Burckardt dans Symboles, p. 99). Ces deux faces sont encore contenues dans le double sens que l’on peut grammaticalement conférer à la particule min du verset « Er-Rûhu min el-Amr robbî » [XVII; 85] : soit l’on considère que er-Rûh fait partie du Commandement divin, auquel cas il est non- manifesté, soit il en procède, et il se situe alors dans le monde manifesté, où il est la première chose existenciée et de laquelle procèdent, à leur tour, tous les êtres manifestés. []
  2. « Prière sur le Prophète », traduit et annoté par M.Vâlsan (ET n°446 nov.-déc. 1974). Signalons enfin à titre indicatif que ce dernier texte fait encore mention d’un autre symbolisme selon lequel le Prophète est le diamètre séparant les deux moitiés d’un cercle dont la moitié supérieure symbolise le domaine principiel (el-Haqq) et la moitié inférieure la manifestation (elKhalq). []
  3. Selon la définition de Jurjanî, le Barzakh englobant (Barzakh el-Jâmi’) est « la Présence de l’Unicité (wâhidiyah) et la Première détermination, principe de tous les barâzikh ; elle est appelée le Barzakh primordial suprême et sublime (el-barzakh el-awwal el-A’dhâm el-Akbar) ». Notre intention n’étant pas de traiter ici la question du Barzakh dans son intégralité, nous invitons le lecteur intéressé à lire l’article « Du Barzakh » de Burckhardt (ET n°216 déc. 1937, repris dans le recueil Symboles, éd. Arché) ainsi que le glossaire du Livre des Haltes par A. Penot (éd. Dervy ) dont nous reproduisons quelques lignes ici : « Al-barzâkh : « l’isthme » ; « ce qui tient entre », « ce qui sépare » ou « ce qui combine et unit », par extension, le terme désigne le lieu de confluence de deux mondes. Comme le dit Ibn ‘Arabî « un barzâkh est l’assemblage d’une chose entre deux autres » (Futûhât, III, p. 156). « Un barzâkh est quelque chose qui sépare (fâçil) deux autres sans jamais aller d’un côté (mutatarrif) à la façon, par exemple, de la ligne qui sépare l’ombre de la lumière » (Ibid, I, p. 304). « Dans l’existence il n’y a que des barzakhs puisque l’existence assemble des choses entre elles. (. . .) Chaque partie de l’existence est un barzâkh vis-à-vis de deux autres parties de celle-ci » (Ibid, III, p. 156) [. . .] Tout en possédant les propriétés des choses qu’elle unit, elle les transcende. Cette notion a une racine coranique (XVIII, 60) : le « confluent des deux mers » (majma’ el-bahrayn) y est le symbole du monde intermédiaire dans lequel se réunissent les réalités supérieures et inférieures. Ce qu’Ibn ‘Arabî commente en ces termes : « Le barzakh est quelque chose qui sépare un connu d’un inconnu, un existant d’un non-existant, un nié d’un affirmé, un intelligible d’un non-intelligible. Il est appelé barzakh en tant que terme technique (içtilâh) mais, en lui-même, il est intelligible » (Futûhât, I, p. 304). [ . . .]. C’est, enfin, ce vers quoi on se dirige après la mort » (Glossaire du Livre des Haltes, par A. Penot). []
  4. Notions générales sur la Lumière (Nûr) []
  5. Selon le Cheikh Muhiy-d-Dîn, les deux faces du Barzakh sont symbolisées par les deux lâm du Nom d’Allah, en tant que principes du non-manifesté et du manifesté (Kitâb el-Jalâlah, traduction de Michel Vâlsan intitulée Livre du Nom de Majesté : Allâh, ET n° 268, 269,272). Sous ce rapport, signalons sans rentrer dans trop de détails pour ne pas allonger cet exposé, qu’il y a, entre la fonction du barzakh et celle du dioptre dans le domaine optique, une analogie tout à fait remarquable : le dioptre, défini comme la surface séparant deux milieux distincts, tels que l’eau et l’air, a la capacité de dévier les rayons lumineux qui le traversent, ce qui constitue à proprement parler le phénomène de réfraction de la lumière ; or si l’on considère les domaines d’El-Haqq et d’el-Khalq, respectivement illuminés par la Lumière divine et la Lumière Prophétique, on s’aperçoit que cette dernière n’est bien « lumière » qu’en tant qu’elle est une participation, par réfraction, à la nature de la Lumière divine. Souvenons-nous également qu’Er-Rahmân, qui repose sur le « Trône » du côté d’El-Haqq « n’apparaît en quelque sorte que par réfraction à travers Er-Rûh » du côté d’el-Khalq (René Guénon, Aperçus sur l’Esotérisme Islamique et le Taoïsme, chap. V). Sous un autre rapport symbolique, il est encore intéressant de remarquer que le dioptre, dont le prisme est un exemple connu, peut diffracter la lumière solaire lorsqu’il sépare un milieu dispersif, comme le verre par exemple. Dans ce cas particulier, le dioptre décompose ou différencie cette lumière blanche selon l’indéfinité des couleurs qui la constituent et fournit ainsi, de surcroit, un symbole du passage de l’unité principielle à la multiplicité de la manifestation. Burckhardt dit à propos du barzakh que l’ « on pourrait donc le comparer à un prisme qui décompose la lumière intégrale d’un monde supérieur en les couleurs variées d’un monde inférieur, ou encore à une lentille qui concentre les rayons d’en haut en les filtrant par un seul point d’inversion. » (Ibid.). N’oublions pas enfin que, comme le symbolisme de la lumière sollicite la vision comme support sensible, les conditions physiques de sa perception dans le domaine optique sont, d’une façon générale, dignes de beaucoup de rapprochements symboliques. []
  6. Rappelons à cet égard qu’en vertu de loi d’harmonie universelle « qui exige la proportionnalité en quelque sorte mathématique de toutes les variations », « le passage d’un état à un autre se fait aussi logiquement et aussi simplement que le passage d’une situation (ou modification) à une autre dans l’intérieur d’un même état, sans que, à ce point de vue tout au moins, il y ait nulle part dans l’Univers la moindre solution de continuité » (René Guénon, Le Symbolisme de la Croix, XXIII et XXVII). Avant d’y revenir plus loin, signalons que dans le symbolisme spatial, où tous les points de l’étendue représentent des possibilités de l’être, ce barzakh correspond naturellement à la distance élémentaire entre deux points ; et en effet, « pour qu’il y ait étendue ou condition spatiale, il faut qu’il y ait déjà deux points, et l’étendue (à une dimension) qui est réalisée par leur présence simultanée, et qui est précisément leur distance, constitue un troisième élément qui exprime la relation existant entre ces deux points, les unissant et les séparant à la foi (René Guénon, Le Symbolisme de la Croix, XVI). []
  7. Ceci est à mettre en rapport avec la doctrine ésotérique du renouvellement de la création (tajdid el-Khalq), abondamment traitée dans la littérature du Taçawwuf, selon laquelle « Allah produit la Création puis la recommence » (yubdi’u-Llah el-Khalq thumma yu’îduhu) [XXIX ; 19]. (Cf. également [L ;14] ) []
  8. Symboles de la Science sacrée, XXXII. []
  9. Le Cheikh Tadilî dit à ce propos : « on peut se représenter ces différents barâzikh de la hiérarchie humaine comme autant de pointes insaisissables d’où émane une vibration lumineuse, alternée de concentration et d’expansion, continuellement et spontanément. Chaque pulsation d’un barzakh produit une transformation de la lumière vitale » (cf. article de T. Burckhardt cité plus haut). []
  10. Aperçus sur l’initiation, XLVIII. Guénon rappelle en note que « Er-Rûh el-muhammadiyah est le principe de toutes les manifestations prophétiques, et que ce principe est à l’origine même de la création ». []

par le 21 août 2011, mis à jour le 14 août 2013