Raréfaction des Maîtres de la Voie ou des disciples ? – M.A.S.

On me dit : « Faut-il nécessairement un Cheikh à celui qui mène une quête spirituelle  ? »
Je réponds : « Y a-t-il jamais eu de nouveau-né sans père ?
Un orphelin peut-il se suffire à lui-même et se passer de soutien ?
As-tu jamais vu un aveugle se passer de guide sur son chemin ?
Y a-t-il une science ou un art sans maître expérimenté ?
Comment marcher dans le désert si l’on est désarmé et étranger ?
La Porte d’Allâh est ouverte, mais qui te dirige vers la Porte ?
Médite les récits de Moïse et son histoire avec le dévot.
Médite la mission du Guide, car il recèle un témoignage éternel. »

(Cheikh Zakî ed-Dîn Ibrâhîm – Propos général sur le Soufisme)

*

Si l’on considère, nous semble-t-il fort à propos puisque c’est en accord avec ce que dit René Guénon à ce sujet, que l’ensemble des moyens qui sont véhiculés par une tarîqah (organisation initiatique régulière) a pour objectif unique de faire progresser ceux qui les mettent en oeuvre dans une ascension spirituelle effective, il va alors de soi que ces moyens perdent leur objet quand il advient que les candidats qualifiés font défaut. Il semble alors fondé de dire, comme on peut le voir faire ici ou là avec une insistance dont on va voir pourtant quelle est la limite, que les Maîtres véritables de réalisation effective, que l’on peut effectivement considérer comme l’un des principaux moyens évoqués plus haut, ne se manifestent plus aussi ouvertement de nos jours et dans ces conditions que dans des temps où la qualification générale des prétendants à l’initiation (muridîn) était, elle aussi, à la fois plus manifeste et répandue.

14 mai 2015 – V18

Néanmoins, il apparaîtrait étonnant, pour ne pas dire réellement exagéré, que l’on veuille éventuellement ainsi faire croire (ou laisser penser sans le démentir) que l’on doive s’en tenir là, c’est-à-dire à ne pas chercher à mettre en oeuvre autant que possible les moyens initiatiques qui peuvent l’être, surtout lorsque ce sont des autorités du Taçawwuf elles-mêmes qui les conseillent pour de telles circonstances1  Il serait tout autant curieux de faire croire aussi que cette détermination ou cette volonté, c’est-à-dire celle d’essayer de travailler en ce sens malgré le manque de contact immédiat avec un Maître réalisé, puisse être une sorte de faiblesse ou d’hypocrisie que l’on attribuerait nécessairement et exclusivement à des prétendants à la réalisation spirituelle effective qui seraient suspectés de vouloir ainsi s’affranchir de certaines des contraintes disciplinaires et méthodiques habituellement appliquées par le passé au sein de ce qu’il est convenu d’appeler l’éducation spirituelle classique ou (tarbiyah bi-l-istilâh).

Ceux, quelle que soit leur position au sein du Taçawwuf, qui s’intéressent avec un tant soit peu de sérieux et d’honnêteté à ces questions savent en effet parfaitement que ce sont les Maîtres les premiers qui ont eu, plus ou moins officiellement mais parfois de manière très formelle et définitive, à affirmer ou à annoncer la disparition extérieure, ou la raréfaction, des détenteurs héritiers de l’enseignement et de l’éducation initiatique véritable et effective 2, depuis des temps finalement bien plus anciens qu’on ne veut bien le croire a priori. Quel intérêt a-t-on, lorsque l’on sait cela, à dire ou à faire croire le contraire ?

Ce sont également les Maîtres les premiers qui, conformément à leurs fonctions, ne se sont pas contentés d’en rester à cette constatation. Malgré leur statut et leur fonction éminents, ils n’ont pas affirmé ce que d’aucuns laissent penser de nos jours, à savoir que, devant le constat de la diminution croissante de disciples réellement qualifiés, les Maîtres véritables n’auraient donc plus à se manifester et qu’on en resterait là, attendant que les muridîn se réforment et s’améliorent ou qu’advienne on ne sait quelle échéance. A l’inverse d’une telle attitude ils ont eu, progressivement et quand cela s’avérait nécessaire et utile de le faire, à exposer à ceux qui pouvaient les comprendre et accepter de telles modifications ce qui pouvait être entrepris pour mettre en œuvre de manière effective des méthodes et des moyens initiatiques réguliers, que l’on pourrait en quelque sorte qualifier de « palliatifs » puisqu’ils avaient pour but évident et affiché de sursoir autant que possible aux effets que pouvait avoir la dégénérescence cyclique sur la qualification générale de chacun. Quel intérêt a-t-on, lorsque l’on sait cela, à dire ou à faire croire le contraire ?

En accord avec la devise de ce site, il nous a donc semblé éminemment important de pouvoir mettre ces aspects en perspective et à leur juste place, surtout aux yeux de ceux qui, sans connaître nécessairement ces choses avec suffisamment de précision, pourraient alors manquer ce qui leur revient pourtant de plein droit s’il sont qualifiés pour, au moins, les comprendre et, dans le meilleur des cas, les mettre à profit pour eux-mêmes.

*

  • Notre propos n’est pas ici de dire que le parcours dans la Voie serait soudain devenu facilité du fait de la dégénérescence des temps et que l’on pourrait ainsi, par son simple désir et sans raison, s’abstenir d’un certain nombre des dispositions bien connues de la Voie, surtout les plus contraignantes ; ce serait, à l’évidence, ignorer la réalité des choses.
  • Il est de rappeler à ceux qui le savent, et sans prétendre d’ailleurs faire preuve d’exhaustivité, que l’exposition des considérations qui touchent ce domaine (à moins de ne valoir que pour un cas unique dont il conviendrait alors de préciser formellement les limites du champ d’application), se doit d’être un minimum intègre, cohérente et diversifiée si l’on espère lui donner une étendue un tant soit peu réaliste et générale ou, au minimum, si l’on veut qu’elle reflète avec une relative fidélité la sagesse des Maîtres qui se sont exprimés publiquement à ce sujet par le passé. Quand on veut parler, de nos jours, des Maîtres, de la maîtrise spirituelle et de la conduite du sulûk, pourquoi ne pas faire état de ce qu’ils ont eux-mêmes dit ou fait comme adaptations à ce propos plutôt que de laisser croire que l’on aurait à considérer ces aspects que selon les critères qui datent de bien plus d’un millénaire ?
  • Il est de dire à ceux qui l’ignorent que cela fait bien longtemps déjà (nous voulons dire en l’occurrence largement plus d’un demi millénaire !…) que nombre de points méthodiques et disciplinaires ont été modifiés ou abandonnés en ce sens par au moins certaines autorités importantes de la Voie et qu’il est donc normal autant que prudent de s’enquérir des modifications en question avant de se trouver éventuellement mis en situation d’accepter, d’une manière ou d’une autre, des conditions à l’initiation qui ne seraient donc plus d’actualité soit parce qu’elles seraient maintenues, dans le meilleur des cas et le moins lourd de conséquences, par l’unique ignorance de ceux qui les présentent encore aux postulants en toute bonne foi et par pur « maraboutisme », soit parce qu’elles seraient proposées, dans le pire des cas, par ceux qui chercheraient ainsi à maintenir ce qui n’a évidemment pas à l’être, à savoir des prérogatives et des exigences qui, du fait de leur propre manque de réalisation spirituelle personnelle, ne leur reviendraient donc pas.

*

Qu’avons-nous fait en ouvrant, sur le Forum du Porteur de Savoir, une réflexion sur les modalités de l’ enseignement initiatique des Maîtres relativement « contemporains » ? Avons-nous exposé là quelque chose qui ne devait pas l’être ? Sommes-nous allé chercher des informations qui devaient rester secrètes ? Avons-nous déchiffré des manuscrits cachés dans quelque grotte d’un désert aux parfums exotiques ? Avons-nous même traduit d’une langue rare et antique des informations mystérieuses que seuls certains devaient connaître et comprendre ?

Nous avons simplement « rassemblé ce qui était épars », regroupant des informations publiées en langue française, normalement disponibles dans toute librairie un tant soit peu spécialisée.

Que disent-elles et avons-nous « forcé le trait » en faisant la présente introduction ? C’est ce que nous nous proposons de voir à présent, en examinant plus précisément les différents documents qui ont pu être réunis et en essayant d’en faire une synthèse, in châ Allah.

*

« Après moi vous n’aurez pas besoin d’un autre cheikh, car je suis votre cheikh, vivant (hayyan) ou mort (mayyitan), corporellement puis spirituellement (bi-badanî thumma rûhî) et ce que je vous ai laissé, comme écrits (tâlîfât) ou comme enseignements oraux (dirâsât), suffira totalement (fîhâ kullu-l-kifâyah) « à ceux d’entre vous qui veulent se rectifier (an yastaqim) »

(Cheikh Zaki ed-Dîn Ibrâhîm, « Al-bidâyah » ).

*

Lire l’article qui fait suite :

Entre sulûk et tabarruk

Articles connexes

« Où sont le maître et le disciple remplissant les conditions requises ? » – Sidî al-Hassan ibn Mas’ûd Al-Yûssî (M.L.B.)

« Peut-on s’engager dans la Voie en s’aidant des ouvrages de soufisme, ou bien l’aide d’un cheikh est-elle indispensable ?» : une réponse du Cheikh Ibn ‘Abbad Al-Rundî

ARTICLE THÉMATIQUE correspondant

MAITRE SPIRITUEL ET ENSEIGNEMENT

  1. A ce sujet, voir « Peut-on s’engager dans la Voie en s’aidant des ouvrages de soufisme, ou bien l’aide d’un cheikh est-elle indispensable ?» : une réponse du Cheikh Ibn ‘Abbad Al-Rundî []
  2. A titre d’exemple, on se souvient des paroles de l’Imâm Charani dans le préambule de ses Lawâqîh, de la parole que rapporte le Cheikh Ahmed Zarrûq du Cheikh el-Hadrâmî et des termes qu’emploie Cheikh el-Muttaqî  el-Hindî dans certaines épîtres traitant de ce sujet ; quelles que soient les raisons réelles qui ont permis de telles formulations ou leurs interprétations plus ou moins tardives, peut-on honnêtement nier qu’elles sont présentées comme venant du fait des Maîtres spirituels réalisés et non de celui des disciples ? []

par le 8 mars 2011, mis à jour le 28 octobre 2015

Mots clés : , ,