S’en remettre à Allah (el-tawakkul) – Al-Harawî / Al-Qâchânî

 

Le texte présenté ici est le commentaire par Qâchânî du chapitre consacré au  tawakkul  dans le célèbre ouvrage de l’imam el-Harawî intitulé Manâzil es-sâ’irîn (Les étapes des ‘cheminants’). Cette traduction a été réalisée sous la tutelle de Cheikh Mohammed Mehanna dont les commentaires figurent entre crochets en italique dans le texte ou en notes. Le texte original de Harawî est en gras.

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Allah dit– exalté soit-Il – : «  et remettez-vous en à Allah si vous êtes croyants ! (wa ‘alâ Allâhi fa-tawakkalû in kuntum mu’minîn) [V;23] 1.

 

Le tawakkul consiste à confier l’affaire – toute entière – à son véritable propriétaire et à dépendre de la confiance placée en Lui 2. C’est une des demeures spirituelles (manâzil) les plus difficiles pour le commun 3 , alors que c’est l’effort le plus faible (awhâ es-subul) pour l’élite, car le Vrai s’est confié à Lui-même toutes les choses et a fait désespérer le monde d’en posséder la moindre propriété 4 .

 

Commentaire de Qachânî :

Si le tawakkul « est une des demeures spirituelles les plus difficiles pour le commun », c’est parce que ces derniers sont voilés par les causes apparentes (asbâb). Ils s’aiment eux-mêmes [car ils ne voient qu’eux-mêmes] et sont toujours disposés à satisfaire leurs passions [c’est-à-dire leur âme (nafs)]. Ils se rattachent aux causes apparentes et aux biens, car les biens sont la substance des passions. [A cause de ces biens et des passions de leur âme], ils ont déviés et ont nui aux autres, effrayés à l’idée que leur âme périsse s’ils abandonnent les causes extérieures 5 . Ainsi, ils ne se reposent pas sur Allah mais sur leur raison [qui les ramène aux causes], en disant pour se justifier : « Allah nous a donné la raison, la force et la capacité [de penser et d’agir] ! ». Leur foi n’est alors plus capable de faire face à leur conception erronée (litt. leur imagination). Ils ne comprennent pas que les choses ne sont pas dans leurs mains, et ils ne comprennent pas non plus que leur capacité n’est pas efficace en elle-même mais par la capacité d’Allah 6 . Ils pensent qu’Allah leur a confié [la capacité et la raison] : c’est pourquoi « c’est le plus difficile » pour eux.

 

En revanche, l’élite sait de manière certaine que toute chose [est dans la Main] d’Allah, et que le plus honoré et plus parfait des hommes a reçu le Discours d’Allah par le verset : « Tu n’as aucune part dans les choses » (laysa laka min el-amri chay’) [III;128]. S’il en est ainsi pour le Prophète – qu’Allah prie sur lui et le salue-, qu’en est-il des gens d’un degré moins élevé et plus faibles ? Et s’ils n’ont rien dans leurs mains et que toute la royauté est à Allah, que leur reste t-il à confier à Allah et à placer en dépôt chez Lui ? Pour quelle chose prétendent-ils faire d’Allah un garant ? C’est pourquoi le tawakkul « est l’effort le plus faible (adh’af) » [pour l’élite].

 

Et sache que le Discours divin s’est manifesté, dans l’apparence du texte, au niveau de la raison du commun des gens et de leur compréhension. Cette base demeure pour le commun tandis que l’élite s’élève au-dessus de ce degré : celui qui, voilé par sa capacité et son action, [déploie des efforts pour réaliser effectivement le tawakkul] jusqu’à arriver à une certitude, dans laquelle il voit que l’action, la capacité, la force et les effets produits viennent tous d’Allah, celui-là a rectifié la station du tawakkul dans la station de l’unification des actions (tawhid el-af’âl7 . Puis lorsqu’il s’élève encore d’un degré, il voit l’anomalie du tawakkul [car il a confié quelque chose à Allah alors qu’il ne possédait rien] et la dépasse.

 

Puis le Cheykh – qu’Allah sanctifie son esprit- a expliqué que le tawakkul est le plus faible des efforts pour l’élite, « parce que le Vrai s’est confié à Lui-même toute chose » par Sa parole : « Toutes les choses sont à Allah » (Inna el-amru kulluhu li-Llah) (III ; 154).

 

Quant à l’expression : « Il a fait désespérer le monde (el-‘âlam) », l’auteur veut dire qu’il a fait désespérer tous les gens du monde, comme lorsque l’on désigne les gens de la cité dans la Parole : « Interroge la cité » (XII, 82) 8 .

 

Le tawakkul comporte trois degrés. Chacun d’eux suit la marche du commun des gens 9 .

 

Ces trois degrés sont des états de la plupart des initiés. Ils progressent selon cet itinéraire. […] Lorsque les gens de l’élite descendent à ce degré, c’est pour voir les anomalies du tawakkul par la vision de l’extinction de toutes les actions dans l’action du Vrai10 . Ils voient les êtres du monde comme des prisonniers dans la main du destin, dont Allah fait ce qu’Il veut. Ils ne voient aucune action, pour eux-mêmes ou pour d’autres, qu’ils pourraient confier à Allah [car il n’y a rien dont Il ne soit déjà propriétaire alors qu’eux n’ont rien].

 

LE PREMIER DEGRE est de s’en remettre à Allah (tawakkul) tout en adoptant les causes extérieures (sabab), avec l’intention d’occuper l’âme, d’être utile aux créatures et d’abandonner la prétention.

 

Commentaire de Qachânî :

Dans l’état où [le murîd] craint que son âme se disperse avec les passions, [il doit adopter les causes] pour l’occuper dans le bien et la bonté et ne pas être occupé par le mal et la corruption, surtout s’il est jeune. Comme le dit le proverbe :

 

« Le temps libre, la jeunesse, l’activisme (jiddah)

altère l’homme. Quelle altération (mafsadah)! »

 

Ahmed ibn Fâtik demanda conseil à son Cheykh al-Husayn ibn Mansûr al-Hallâj – qu’Allah sanctifie son esprit – qui lui répondit : « c’est [à cause de] ton âme : si tu ne l’occupes pas [par le Vrai], elle t’occupe [par le vain] ! » 11 .

 

C’est le sens de la parole « avec l’intention d’occuper l’âme et d’être utile aux créatures ». Ainsi, avec le tawakkul, il chemine sur la voie de grâce et le meilleur des hommes est celui qui est le plus utile aux autres.

 

Concernant le fait « d’abandonner la prétention » : quand il se dépouille des causes extérieures et romps avec elles, il craint pour lui même une épreuve à cause des gens qui ont une bonne opinion de sa personne et viennent à lui en tant qu’homme de la Voie. Il est alors possible qu’il se mette à s’admirer lui-même (‘ujb) et devienne prétentieux. Pour se débarrasser de cette maladie, il adopte les causes comme les gens normaux 12 .

 

LE SECOND DEGRE est de s’appuyer sur Dieu tout en abandonnant la recherche [des causes extérieures] et en fermant les yeux vis-à-vis des causes apparentes ; de déployer des efforts pour corriger [la station spirituelle] du tawakkul, de réprimer l’inclination de l’âme [vers les passions] et de faire en sorte qu’elle se consacre à l’accomplissement des devoirs [de la Voie (tariq)].

 

Commentaire de Qachânî :

[Extérieurement, il s’agit] d’arrêter de demander sa subsistance aux gens et de délaisser les différentes manières de gagner sa vie comme le commerce, l’artisanat ou autre.

 

[Intérieurement, cela consiste à] « fermer les yeux » vis-à-vis des raisons extérieures et de ne pas les considérer [dans son cœur], pour pouvoir contempler le Pourvoyeur (Er-Razzaq13 sans voir les effets procédant des causes [car celui qui voit Allah ne voit pas les effets produits par les causes]. [L’initié] corrige ainsi son [état spirituel] de tawakkul grâce aux efforts qu’il déploie et aux épreuves qu’il fait subir à l’âme [car dans ce degré, il faut qu’il l’éprouve continuellement pour la dompter]. Il est possible que celui qui adopte les causes [l’initié au premier degré] s’imagine être un homme qui s’en remet à Allah et qu’il en soit persuadé, mais dès lors qu’il délaisse les causes et s’en dépouille, il devient incapable de supporter son état [de garder sa tranquillité], de rester patient devant l’inexistence [des causes et des moyens] ou devant la pauvreté issue de la disparation des moyens extérieurs, surtout lorsque la faim le saisit.

 

Husseyn ibn Mansûr [el-Hallâj] rencontra Ibrahim el-Khawwâç lorsqu’il se trouvait dans le désert – qu’Allah les garde. Il lui demanda : « Comment allez-vous ? » et Ibrahim lui répondit : « Je tourne dans le désert et voyage sur la terre où il n’y a ni eau, ni arbre, ni jardin, ni pluie. Est-ce que mon état spirituel de tawakkul est correct ? Husseyn lui dit : « Si vous perdez tout votre temps à purifier votre intérieur [jusqu’à vous éteindre dans la purification de votre intérieur], alors quand vous consacrerez-vous à l’extinction dans l’Unicité divine (Idhâ fanîta ‘umraka fî ‘umrâna bâtinak fa aïna el-fanâ’ fî et-tawhîd) ? ». Ces efforts étaient consacrés à purifier l’intérieur, et Husseyn l’a appelé à la contemplation de la vérité [c’est-à-dire voir Allah et le tawhid directement14 .

 

Il est également possible que l’homme de tawakkul qui adopte les causes s’attache aux raisons extérieures […] pour ne pas être humilié par le fait d’avoir à demander aux gens 15 . Cela met alors son âme à l’aise. Celui qui délaisse les causes [pour cette raison] doit faire des efforts pour réprimer son âme et la briser, la débarrasser de cette inclination [à échapper à l’humiliation]. C’est pourquoi le cheikh a ajouté « réprimer l’inclination de l’âme » à la phrase « pour corriger [la station spirituelle] du tawakkul ».

 

Quant à sa parole « qu’elle se consacre à l’accomplissement des devoirs », il s’agit des devoirs de la voie initiatique (et-tarîqa), à savoir d’être toujours occupé par la vigilance (murâqaba), la concentration (hudhûr) et de continuellement chercher comment répondre aux devoirs du temps (‘imârat el-awqât16 .

 

LE TROISIEME DEGRE est de confier ses affaires à Allah (el-tawakkul) tout en connaissant [la réalité profonde] du tawakkul, [réalité] qui pousse à se débarrasser de l’anomalie du tawakkul : c’est-à-dire savoir que la propriété du Vrai (Allah) sur les choses est une propriété inatteignable (milka ‘izzatu) et qu’Il n’a aucun associé qui puisse Lui confier quoi que ce soit [car la propriété Lui appartient intégralement]. L’adoration nécessite que le serviteur sache que le Vrai, et Lui seul, est le propriétaire de toute chose.

 

Commentaire de Qachânî :

A ce degré, le tawakkul est de voir que toute action vient d’Allah. Cette image est celle de « celui qui a confié les choses à Allah » (el-mutawakkil) mais [les gens de ce degré] ont en outre conscience de l’anomalie du tawakkul tel qu’il était présenté dans les deux premiers degrés. En effet, ce mutawakkil a laissé Allah diriger ses affaires alors qu’il sait pertinemment qu’il n’a aucune part dans l’ordre des choses (laysa lahu min el-amri chay’) et que toute la propriété revient à Allah (el-amru kulluhu li-Llah) ! Alors quelle est la signification du tawakkul ?

 

Dans le tawakkul, il est question de confier une chose à quelqu’un. Or le fait de confier une chose à quelqu’un d’autre implique qu’on s’en soit auparavant rendu propriétaire, et [sous ce rapport] le fait même de confier quelque chose à Allah est une anomalie toute entière. [La spécificité de ce degré est d’en être conscient]. Cette connaissance amène à se débarrasser de l’anomalie du tawakkul. A cet instant, [l’initié] dépasse le tawakkul. Il ressemble au mutawakkil mais il est devenu insensible aux causes (yuchbihu el-mutawakkil bi-qata’a el-nadhar ‘an el-asbâb faqat) car il sait que la propriété du Vrai sur les choses est une propriété inatteignable (mâlakiyyah el-izzah) et irrésistible (qahr). L’inatteignabilité implique que personne ne peut participer à cette propriété et à ses caractéristiques. Toute chose est abaissée (litt. humiliée) sous Son inatteignabilité et Sa contrainte, esclave de Sa Royauté.

 

Synthèse du paragraphe final par Cheikh Mohammed Mehanna :

Le passage final explique qu’au dernier degré, il faut se débarrasser de toute anomalie pouvant altérer le tawakkul. En effet, cette anomalie résiste et on ne la résout qu’à partir du moment où on se rend compte que le propriétaire est en réalité Allah, et Allah seul, avec une puissance absolue (‘izzah), une contrainte irréductible (qahr), une propriété (mâlikiyya) avec laquelle il n’y a aucun autre propriétaire ; qu’il n’y a que celui dont l’existence est réelle (Allah) et que la seule propriété est en fait la propriété d’Allah ; que personne n’est avec lui et que personne n’est donc propriétaire avec lui ; à partir du moment où le murîd sait cela, alors il doit revenir à lui-même et se demander : « Comment ai-je pu confier quelque chose à Allah alors que je n’en suis pas propriétaire ? ». Lorsqu’il réalise intérieurement cette notion, dans son état (hâl), dans sa station spirituelle (maqâm), il devient alors satisfait de l’adoration pure (yardha el-‘ubûdiyyah el-khâliçah). Il n’est véritablement qu’un esclave (‘abd) : voilà l’adoration pure, voilà le véritable tawakkul ! 

 

  1. Dans ce verset, Dieu lie l’attitude consistant à s’en remettre à Lui (tawakkul) avec la foi que doit posséder tout croyant. Ce lien étroit est par ailleurs affirmé à travers le verset : « C’est à Allah que s’en remettent les croyants » (wa ‘alâ-Allah fa-l-yatawakalli el-muminûn), dont les nombreuses occurrences dans le Coran témoignent de l’importance ([3 ;122], [3 ; 160], [5;11], [9;51], [14;11], [58;10] ou [64;13]). La foi n’est d’ailleurs pas une simple « croyance » mais bien une connaissance : « Sache qu’il n’y a de divinité que Dieu ! » [49;19]. Elle est un degré de connaissance plus élevé que l’islam, car celui-ci est fait de preuves et d’argumentations (dalil wa burhan), alors que la foi est une lumière permettant d’accéder à une certaine connaissance du monde de l’invisible (ghayb). []
  2. Concernant le tawakkul, il convient tout d’abord de savoir que le véritable propriétaire de toute chose, ayant dans Ses Mains toute chose, est Allah – le Vrai (el-Haqq). La règle de nécessité (qa’idah el-luzûm) utlisée en théologie (‘aqîda) enseigne que lorsqu’un postulat initial est établi, sa conclusion logique est nécessaire. Ainsi, la connaissance certaine (ilm el-yaqin) que le vrai propriétaire de toute chose est distinct de toute chose implique de s’appuyer sur la confiance que l’on place en Lui. La preuve logique de l’existence d’Allah, une fois établie, implique la foi et l’obéissance à la loi. De même, si l’on reconnaît qu’Allah est le véritable propriétaire de toute chose, il faut nécessairement lui confier toutes ses affaires. []
  3. Le commun des gens dépend des causes, des raisons extérieures qui les entravent ; leur demander de délaisser les choses pour dépendre de quelque chose qui leur est absent, c’est à dire du monde de l’Invisible, est difficile pour eux. []
  4. C’est Lui le propriétaire et c’est Lui qui s’est donné à Lui-même la propriété, car toute chose, en fin de compte, n’est que Lui. « Gloire à Celui qui a fait Sa propre louange par Lui-même à cause de sa connaissance de l’incapacité du monde à faire Sa louange » (Subhana man hamada nafsahu bi nafsihi li ‘ajz el-khalaïq ‘an hamduhu) []
  5. Les gens du commun sont attachés à ces causes extérieures car lorsqu’ils les délaissent, ils perdent le moyen de réaliser leurs passions pour satisfaire leur âme et la font alors périr par là même. []
  6. Ils délaissent la capacité d’Allah pour dépendre de la leur en pensant qu’elle a une efficacité propre. []
  7. Dans cette station, ils ne voient que l’action « d’Allah qui a lancé » : « lorsque tu lançais, ce n’est pas toi qui lançais, mais c’est Dieu qui lançait » (wa mâ ramayta idha ramayta wa lâkinn Allaha ramâ) [VIII, 17] []
  8. El-‘âlam désigne la création ou tous les êtres créés. Bien que pouvant être propriétaires selon la loi extérieure (elcharî’a), les créatures n’ont rien selon la Vérité (el-haqîqa) (laysa laka in el amri chayy) []
  9. Les trois degrés qui vont être détaillés dans la suite du texte se présentent schématiquement de la façon suivante : le premier degré consiste à confier les choses à Allah toute en adoptant les causes et les raisons. Cela revient par exemple à dire « Ichfinî » en faisant appel au médecin lorsqu’on est malade. Le deuxième degré consiste à confier les choses à Allah mais sans adopter les causes extérieures. Cela revient à dire « Ichfinî » mais sans faire appel au médecin. Le troisième degré est de délaisser le tawakkul et de ne plus le voir car le fait même de considérer que l’on confie les choses à Allah implique que l’on s’en sente propriétaire. En effet, il y a un défaut de connaissance dans le fait de considérer l’existence de plusieurs propriétaires car en vérité il n’y a qu’Allah et nul autre que Lui. Le fait même de considérer que l’on possède quelque chose à confier à Allah est un manquement. Il faut donc, in fine, faire disparaitre le tawakkul lui même. []
  10. cf. note 7 []
  11. Il s’agit d’un effort spirituel avec l’intention d’occuper l’âme par des causes extérieures (asbab). Au début de l’initiation, l’âme (nafs) est instable et n’est pas capable de délaisser les causes extérieures (asbab). Il faut donc l’occuper par ces causes apparentes mais pour le Vrai, en étant profitable aux créatures comme en œuvrant à faire le bien dans sa famille ou son entourage. C’est une forme d’ « exercice spirituel » en vue d’occuper l’âme en la maintenant dans la vérité pour la faire sortir de son instabilité. Dans le cas contraire, elle s’occupera naturellement par des causes vaines (batil). []
  12. A l’époque où l’éducation selon la méthode conventionnelle (tarbiyah bilistilâh) était encore en vigueur, les aspirants (muridîn) intégraient la zawiyah du Cheikh pour y pratiquer des « exercices spirituels ». L’aspirant (murid) devait alors, comme condition préalable à son éducation, abandonner les liens et les causes (tarak el-asbab) tels que ses biens ou sa famille. Une fois entré dans la zawiyah, la mise en œuvre exclusive du « programme » fixé par le Cheikh devait lui permettre de délaisser progressivement les causes et de développer parallèlement sa remise confiante en Allah, jusqu’à arriver à un stade où les causes extérieures n’avaient plus de valeur pour lui et où il lui suffisait de demander à Allah pour qu’Il l’exauce. A l’époque du Prophète, les Gens du Banc (ahl es-sufah), dont le nombre oscillait entre 70 et 400, étaient constamment dans la présence de l’Envoyé d’Allah et ne sollicitaient personne pour les nourrir quand ils avaient faim. Le Prophète leur donnait à manger lorsqu’il avait de la nourriture mais ils supportaient leur faim le reste du temps en ne contemplant qu’Allah. Cet « exercice » s’est transmis au fil du temps par les voies d’initiation (et-turuq) et les aspirants soufis ne doivent méthodiquement demander leurs besoins qu’à Allah sans compter sur les causes extérieures. Cette « école » était généralisée au point que celui qui entrait dans la Voie était déjà considéré par les gens comme un saint (waliy), au regard de tout ce qu’il avait préalablement abandonné pour suivre un cheminement initiatique. C’est là que réside le risque d’auto admiration (‘ujb) et de prétention évoqué dans le texte pour les débutants dans la Voie. Le remède décrit par l’auteur consiste alors à se servir des causes pour éviter que les gens ne flattent son âme. Cela n’est pas sans rapport avec la voie des « gens du blâme » (malâmatiya) qui exagèrent dans l’adoption des causes et les signes d’attachement au bas monde pour que les gens ne les reconnaissent pas.

    Sous un autre rapport, si l’initié qui commence à cheminer sur la voie du tawakkul délaisse tout de suite les causes extérieures, il se peut qu’il réalise un résultat effectif, comme le fait qu’Allah lui accorde ce qu’il demande par exemple. Néanmoins, il est possible qu’il considère toujours son âme (nafs) pour ce résultat et que les gens le voyant dans cet état l’admirent alors pour cette dernière. Cette situation étant particulièrement grave pour lui, l’auteur nous rappelle qu’il faut, du moins dans un premier temps, adopter les raisons et les causes, comme le commun des gens, pour limiter le rôle de l’âme jusqu’à ne plus la voir. []

  13. Celui qui voit le Pourvoyeur (erRazzaq) ne voit pas la subsistance (er-rizq) ou comme le dit Ibn ‘Ata Allah de façon plus générale : « Celui qui voit le Vrai ne peut pas voir autre chose avec Lui » (man chahida el-Haqq, yastahil an yara ma’ahu siwahu) », ni causes, ni raisons, ni subsistance… []
  14. Cette histoire est citée à la fin du second degré pour introduire le troisième. En effet, Ibrahim a délaissé les moyens extérieurs, quitté la ville, s’est laissé errer dans le désert en pérégrination (siyaha) et a éprouvé son âme pour purifier son intérieur en vue de parfaire son tawakkul. Cette mise en situation devait l’amener à réaliser le tawakkul : lorsqu’il aura faim, que fera t-il ? C’est une forme d’ « exercice » de mise en pratique du tawakkul. Ce que lui dit el-Hallaj vise à le faire sortir de sa vision du tawakkul vers la vision du Vrai (el-Haqq), qui est le troisième degré. []
  15. Dans les méthodes classiques d’éducation, le Cheikh demandait à l’aspirant de mendier pour humilier son âme. Dans le premier degré, l’auteur recommandait d’adopter les causes pour trois raisons valables : occuper l’âme dans le bien, aider les créatures et délaisser la prétention. Le cas traité dans ce passage concerne l’aspirant qui se sert de l’adoption des causes comme d’un prétexte pour ne pas avoir à demander aux gens et ne pas être humilié. Cette attitude ayant comme effet néfaste de satisfaire son âme (nafs), il convient donc pour lui de délaisser les causes. []
  16. De façon générale, l’initié ne doit pas laisser passer un seul instant sans remplir le devoir qu’il contient. La conception du temps chez les soufis est profonde : à chaque instant, l’aspirant doit comprendre et définir l’état pour réaliser et devenir ce qu’Allah veut de lui. Cette attitude intérieure est la vigilance (el-murâqaba) dont parle l’auteur. Comme le dit Ibn ‘Ata Allah : « Aucun de vos souffles n’expire sans qu’un devoir vous incombe au même moment ». Cheikh Abû el-‘Abbâs el-Mursî a résumé la multiplicité de ces instants en quatre types : « Les temps du serviteur sont quatre : soit il est dans un état d‘obéissance (ta’a) et il faut alors qu’il voit le tawfiq et la grâce d’Allah l’ayant placé dans cet état d‘obéissance ; soit dans un état de désobéissance (ma’siya) et il doit très rapidement revenir à la vérité ; soit dans un état de don d’Allah (ni’ma) où il lui incombe d’avoir de la gratitude (chukr) ; soit un état d’épreuve où il lui incombe d’être patient. Ce conseil est capital dans la voie  et les « wajibat et tariq » énoncées par l’auteur sont sont la vigilance (muraqaba) et la manière répondre aux devoirs du temps ou comment comprendre les significations du temps (‘imârat el-awqat). []

par le 3 juillet 2016, mis à jour le 17 août 2016

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